Vergelt’s Gott, Heiliger Vater!

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Faire mémoire de la renonciation du Pape Benoît un an plus tard

Père Thomas Rosica, CSB

L’événement de la renonciation du Pape Benoît XVI au titre de Souverain Pontife le 11 février 2013, c’est-à-dire il y a de cela un an maintenant, se tient comme un événement marquant de l’histoire de la vie l’Église catholique et du monde. En effet, il y a exactement un an, le Pape annonçait à ces frères cardinaux réunis en consistoire cette surprenant nouvelle par ces mots touchant :

« Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien. Je suis bien conscient que ce ministère, de par son essence spirituelle,  doit être accompli non seulement par les œuvres et par la parole, mais aussi, et pas moins, par la souffrance et par la prière. Cependant, dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. C’est pourquoi, bien conscient de la gravité de cet acte, en pleine liberté, je déclare renoncer au ministère d’Évêque de Rome, Successeur de saint Pierre, qui m’a été confié par les mains des cardinaux le 19 avril 2005, de telle sorte que, à partir du  28 février 2013 à vingt heures, le Siège de Rome, le Siège de saint Pierre, sera vacant et le conclave pour l’élection du nouveau Souverain Pontife devra être convoqué par ceux à qui il appartient de le faire.

Frères très chers, du fond du cœur je vous remercie pour tout l’amour et le travail avec lequel vous avez porté avec moi le poids de mon ministère et je demande pardon pour tous mes défauts. Maintenant, confions la Sainte Église de Dieu au soin de son Souverain Pasteur, Notre Seigneur Jésus-Christ, et implorons sa sainte Mère, Marie, afin qu’elle assiste de sa bonté maternelle les Pères Cardinaux dans l’élection du Souverain Pontife. Quant à moi, puissé-je servir de tout cœur, aussi dans l’avenir, la Sainte Église de Dieu par une vie consacrée à la prière. »

Le Pape renonça donc librement ainsi qu’en accord avec le Code de Droit Canonique. Cela représentait une décision sans précédent dans l’histoire moderne et offrait un enseignement pour l’Église et le monde. Celle-ci était aussi en pleine cohérence avec l’enseignement de l’un des plus grand professeur de la foi que l’Église n’ait jamais connu.

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Par cette décision courageuse et pleine d’audace, Benoît XVI nous apprend que nous devons être honnête avec nous-mêmes, même lorsquec’est douloureux. Nous sommes des êtres humains et nous ne devons pas se laisser enchaîner par l’histoire. En effet, cet homme, catalogué comme « champion de la tradition » ou bien comme un « conservateur », nous quitte par l’un des gestes les plus « progressistes » qu’un pape n’est jamais fait. Cet homme, connu pour ses écrits brillants, sa bonté, sa charité, sa gentillesse, son humilité et sa clarté d’enseignement, nous a offert le modèle d’une humble et courageuse décision qui marquera la papauté et la vie de l’Église.

En effet, la renonciation de Benoît XVI nous offre un exemple rare et profond d’humilité en action. Les vrais chefs mettent toujours leur mission avant leur pouvoir ou leurs intérêts personnels. Loin d’être une erreur ou une faiblesse, cette renonciation fut le geste le plus rayonnant de la papauté de Benoît XVI. Ce qui sera sans doute reconnu historiquement comme un geste brillantissime par lequel il aura instauré une nouvelle ère pour l’Église.

 

Le Grand Professeur

Benoît XVI avait été catégorisé dès le commencement comme étant un pape « conservateur ». Cependant, durant les huit années passées sur le Siège de Pierre, Benoît XVI s’est davantage tourné plutôt sur les Écritures que sur la Doctrine, faisant souvent des liens entre les premiers chrétiens et les personnes de notre temps qui ont de la difficulté à vivre leur foi. Il abordait les questions sociales et politiques en mettant l’emphase sur quelques principes fondamentaux : les droits humains reposent sur la dignité humaine, les personnes doivent passer devant les profits, le droit à la vie est une mesure d’humanité et pas seulement un enseignement catholique et finalement que les efforts pour exclure Dieu des questions sociales est une des causes de la corrosion des sociétés modernes. Pour Benoît XVI, le christianisme est une rencontre avec la beauté ainsi que la possibilité de vivre une vie plus authentique et plus excitante. Son mantra repose sur la relation avec Jésus et Dieu.

Le Pape Benoît XVI a ouvert l’ère de la Nouvelle Évangélisation en mettant l’emphase sur trois principes fondamentaux. Ses trois premières encycliques examinaient les trois vertus cardinales Foi, Espérance, Charité. Ses trois premiers livres se basaient sur le centre de la Foi catholique : Jésus-Christ. Chaque mercredi, ce grand Pape nous entretenait de sujets variés comme la catéchèse, les pères et docteurs de l’Église,  les saints, les psaumes et la prière. Au mois d’octobre 2013, il convoquait un Synode sur la Nouvelle Évangélisation et déclarait dans son discours d’ouverture: «  L’Église existe pour évangéliser ! ».

Le Pape Benoît XVI mettait brillamment l’emphase sur l’importance d’une vie théologale intense qui se traduit par une vie de prière et de contemplation de laquelle découle naturellement une bonne conduite morale, un engagement au service des autres ainsi qu’une vie chaste et respectant la justice.

Déjà au début de son Pontificat, Benoît XVI affirmait à un groupe de prêtres réunis dans le nord de l’Italie où il s’était rendu pour ses vacances que : «  le Pape n’est pas un oracle, il est infaillible seulement en de rares occasions, comme nous le savons ». De plus, reconnaissant que l’Église passait une période de souffrance il admit que : «  Je ne crois pas qu’il y ait un système pouvant produire des changements rapides. Nous devons aller de l’avant, traverser ce tunnel, ce passage souterrain avec patience et dans la certitude que le Christ est la réponse… mais nous devons également approfondir cette certitude et la joie de la connaître et ainsi être de vrais ministres du monde futur, du futur de toute personne ». Beaucoup trop de moments de son pontificat semblent avoir été vécus comme dans un tunnel obscur où la lumière se fait loin.

Benedict XVI & Fr. Rosica 1Lorsque je regarde les huit années de son ministère pétrinien, je suis reconnaissant des moments que j’ai pu passer en sa présence. Je connaissais déjà le cardinal Ratzinger et futur Benoît XVI depuis plusieurs années. J’ai été avec lui à Rome, en Allemagne, en Australie, aux Etats-Unis ainsi qu’en Espagne lors de son inoubliable visite pastorale. J’ai pu servir comme attaché de presse pour les médias de langue anglaise lors de deux Synodes des évêques. En ces occasions nous avions le privilège d’être avec lui durant des journées entières dans « l’Aula synodale ».

Lorsque j’étais avec le Pape pour ses premières Journées mondiales de la Jeunesse à Cologne au mois d’août 2005, il s’exclamait devant la multitude de jeunes chrétiens et de simples curieux en disant : «  l’Église peut être critiquée parce qu’elle contient du bon grain et de mauvaises herbes, cependant, c’est consolant de savoir qu’il y a des mauvaises herbes dans l’Église puisque cela signifie que malgré tous nos défauts, nous pouvons toujours espérer être comptés parmi les disciples de Jésus qui est venu pour appeler des pécheurs ».

S’il y a eu un pape qui a dû traiter avec l’ivraie qui se mêle au bon grain c’est bien le Pape Benoît XVI ! Il appelait le Bien et le Mal par leur nom tout en invitant tout le monde à devenir ami avec Jésus-Christ. Il a fait face aux divers scandales et n’avait pas peur de les dénoncer. Il admit certaines erreurs commises sous ses yeux. Il fit de nombreux efforts pour retrouver l’unité perdue avec certains groupes schismatiques où il assumât de nombreux échecs. Il étendit les bras vers les grandes religions en instaurant un dialogue de paix qui sait nommer les éléments de divisions mais également les grands espoirs qui nous unissent. Il marchait en compagnie des princes et des rois sans jamais perdre de sa simplicité. Pour un pape qui n’était pas sensé voyager à cause de son âge, il surpris en visitant de nombreux pays partout dans le monde.

Bien conscient de la « saleté » dans l’Église en beaucoup de secteurs, il fit pression, alors qu’il était encore le Cardinal Joseph Ratzinger, pour l’écriture de nouvelles règles permettant le retrait de prêtres abuseurs durant le pontificat de Jean-Paul II et en fit ensuite la promulgation une fois devenu Pape. Benoît XVI fut également le premier pape à rencontrer des victimes d’abus sexuels commis par des prêtres. Tout cela sans compter qu’il fut le premier pape à s’excuser en son nom propre pour cette crise ainsi qu’à y dédier un document entier dans la lettre aux catholiques d’Irlande en 2010.

Ce fut Benoît XVI qui établit une nouvelle agence de surveillance financière ouvrant pour la première fois le Vatican à l’inspection d’agence internationale à travers le processus Moneyval (Agence du Conseil de l’Europe contre le blanchiment d’argent). Ce fut également lui qui aborda le problème de la mauvaise gestion financière et du manque de transparence du Vatican.

Durant ces jours de commémoration du premier anniversaire de la renonciation de Benoît XVI, beaucoup sont tentés, afin de mettre en évidence les aspects positifs de la nouvelle « ère franciscaine », de présenter le pontificat de Benoît XVI en termes négatifs. Cela n’est pas seulement absurde mais indique également un certain aveuglement, une surdité ainsi qu’une ignorance de ce que ce grand homme a pu accomplir. Ceci dit, les comparaisons entre les deux pontifes sont inévitables. Il est évident que le Pape François est davantage attrayant pour les foules. De fait, il est impressionnant de voir l’immense multitude qui ne cesse de venir au Vatican, ne serait-ce que pour entrevoir ce Pape du nouveau monde. Il y a un tournant dans le ton adopté par le présent Pape qui pourrait être décrit comme étant plus « modéré » ou plus « pastoral ». Une nouvelle direction davantage orientée vers ceux qui sont dans les périphéries de la société et de l’Église.

Il ne faut surtout pas oublier que plusieurs des réformes qui tiennent place aujourd’hui sous le Pape François ont commencé sous le pontificat de Benoît XVI, spécialement celles reliées à deux causes permanentes de scandales dans l’Église : l’argent et les abus sexuels. Je suis persuadé que nous devons à Joseph Ratzinger la possibilité que nous avons aujourd’hui de marcher à la lumière du Pape François. Nous devrons pour toujours être reconnaissant envers Benoît XVI puisqu’il est responsable du rayonnement de François pour l’Église et le monde. Nous avons, en effet, une immense dette envers lui.

L’Adieu

Ayant eu le privilège de servir comme porte-parole du Vatican pendant la transition papale l’année dernière, j’ai pu faire l’expérience de cet événement de très près. À plusieurs reprises, le degré d’émotion atteignait des sommets. Une des scènes les plus émouvantes dont j’ai pu être témoin a eu lieu le 28 février, c’est-à-dire lors du dernier jour du pontificat de Benoît XVI. Son départ méticuleusement orchestré en partance du Palais apostolique et du Vatican a su captiver le cœur et l’esprit du monde entier. Le touchant aurevoir fait à ses collègues lors de ce chaud après-midi d’Italie suivi d’un bref vol d’hélicoptère vers Castel Gandolfo, ses derniers mots comme Pape nous rappelant qu’il devenait « un pèlerin » en cette dernière étape de sa vie, tout cela a profondément ému le monde entier. La tristesse était palpable à Rome ce soir-là. J’étais moi-même triste de cette incroyable scène qui venait de se dérouler sous nos yeux. J’étais aussi attristé parce qu’en moi-même je savais que ce grand chef d’Église, ce professeur, ce véritable « docteur » de la Foi avait été si pauvrement servi par certains de ses plus proches collaborateurs.

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Joseph, notre frère

Dans l’Ancien Testament, nous trouvons l’émouvante histoire de Joseph qui, après plusieurs générations de tourmente, de désunion et même de haine familiale, réussit à réunir sa famille par le pardon et l’amour. Plusieurs scènes émouvantes, qui pourraient facilement faire partie d’un grand Opéra, Joseph questionne ses frères, qui ne le reconnaissent pas, à propos de leur bien aimé père, toujours attristé de la mort supposé du fils manquant. C’est en les confrontant qu’il prit conscience que leurs cœurs avaient changés et c’est ainsi qu’il pu leur dire ces mots qui ne passeront pas « Je suis Joseph, votre frère » (Genèse 45, 4).

Le Bienheureux Jean-Paul II nous a enseigné le sens de la souffrance et de la mort dans la dignité. Joseph Ratzinger nous a appris la signification de l’abandon, du refus de s’accrocher au pouvoir, au trône, au prestige, à la tradition et privilège pris comme des fins en soi. Benoît XVI nous a enseigné ce que signifie véritablement servir le Seigneur avec humilité et joie profonde. Il était pour nous Joseph, notre frère. Celui que plusieurs ont refusé d’accepter au commencement mais qui, à la fin, reconnurent et l’embrasèrent comme leur frère bien aimé.

Lors de mes études dans la terre natale du pape Benoît XVI en Bavière, j’ai appris la merveilleuse expression « Vergelt’s Gott !». Cela signifie bien plus qu’un simple « danke » ou « merci ». En effet, le véritable sens serait mieux traduit par: «  Puisse Dieu te donner ta récompense ! ». Lorsque je regarde en arrière, à ces précieux moments vécus il y a maintenant un an, je dis « Vergelt’s Gott, Heiliger Vater ! ». L’Église ne sera plus jamais la même grâce à ce que tu as fait pour nous !

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