François, un an plus tard

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Le Conclave

Le mardi après-midi 12 mars 2013, l’excitation et les espoirs étaient palpables alors que le Collège des Cardinaux entrait en Conclave. Le lendemain après-midi, par l’acclamation « Habemus Papam » était présenté comme pape un étranger, un homme de l’extérieur qui allait, toutefois, gagner rapidement la sympathie de la multitude présente à la Place Saint-Pierre et dans le monde entier. Qui aurait cru que ce serait par ces simples mots « fratelli e Sorelle, buona sera! » (Frères et sœurs, bonne soirée! ) que pouvait commencer un pontificat? Je n’aurais jamais pu, même dans mes rêves les plus fous, imaginer qu’un Pape puisse s’appeler un jour François! De même, il n’avait jamais eu l’idée de la scène qui s’est déroulée ensuite lorsque près de cent milles personnes emmerveillées sont soudainement devenues silencieuses après que le Pape leur ait demandé de prier pour lui et sur lui. Ce fut le moment le plus touchant auquel j’ai pu assister lors d’une célébration au Vatican. Ces mots « Priez pour moi » résonne encore à mes oreilles.

Dès ces premiers moments, le Pape François a décrit son rôle en utilisant l’ancien titre « d’évêque de Rome » qui préside à la charité, faisant ainsi écho à la célèbre déclaration de Saint Ignace d’Antioche. François a apporté à la papauté le « génie » de faire des gestes significatifs et porteurs de messages puissants.

Le regard du Seigneur

Lorsque le Pape François a donné un portrait spirituel de sa personne à l’occasion d’une entrevue sans précédent accordée à une revue Jésuite en septembre dernier, il se décrivait comme se tenant sous le regard du Seigneur : « Je suis un pécheur sur qui le Seigneur a daigné jeter son regard ». Le Pape parle de ce regard du Christ en faisant référence au tableau de Caravaggio « La vocation de Saint Mathieu » qu’il a souvent contemplé dans l’église Saint-Louis-des-Français à Rome.

Ses gestes et ses paroles simples émanent de sa devise « miserando atque eligendo ». Le regard miséricordieux et tendre de Jésus montre cette patience de Dieu, réponse divine à nos faiblesses humaines. Tirés du commentaire de Saint Bède sur le récit de la vocation de Saint Mathieu, les mots de sa devise expriment l’approche de Jésus envers les gens c’est-à-dire une approche miséricordieuse qui invite à le suivre. Voilà les éléments essentiels de la Foi chrétienne. Se mettre devant la face du Christ est un appel au repentir, à la conversion de vie. La réthorique de François est attirante mais elle nous rend parfois perplexes. En effet, il nous invite à une réforme en nous mettant sous le regard du Christ. Dans la lumière transformante de cette face, le Seigneur nous fait miséricorde et Il nous appelle!

Une nouvelle façon de parler

Aujourd’hui, un an après cet événement de l’élection dans la chapelle Sixtine de Rome, le 13 mars 2013, arrêtons-nous un instant pour considérer ce qui s’est produit et comprendre les nouvelles directions de l’Église qui émergent de Rome en ce temps de « révolution franciscaine » et qui parlent au monde entier. Rappelons-nous quelques expressions, mots, phrases ou exclamations de l’évêque de Rome qui ont retenti sur toute la terre au cours de cette dernière année :

« Comme j’aimerais une église pauvre et pour les pauvres ! »

« Les prêtres doivent être des pasteurs qui sentent la brebis. »

« Le Seigneur nous a tous rachetés par le sang du Christ, TOUS : Nous tous, pas seulement les catholiques. Tous! Même les athées. Tous! »

« Nous sommes tombés dans la « globalisation de l’indifférence. »

« Qui suis-je pour juger? »Pope accepts kiss from elderly woman during general audience in St. Peter's Square at Vatican

« Je veux que les choses soient en désordre et remuées dans l’Église. Je veux que l’Église aille dans la rue! »

« Je suis un pécheur sur qui le Seigneur a daigné jeter son regard. »

« Les appartements pontificaux sont comme un entonnoir inversé. C’est grand et spacieux mais l’entrée est très étroite. »

« Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. »

« Je préfère une Église accidentée, blessée et sale parce qu’elle est sortie sur les chemins, plutôt qu’une Église rendue malade par la fermeture et accrochée au confort de ses propres sécurités. »

« Dieu n’est jamais fatigué de nous pardonner ! »

« Les enseignements dogmatiques et moraux de l’Église ne sont pas tous équivalents.»

« J’ai une certitude dogmatique : Dieu est dans la vie de toutes les personnes.»

« Un évangélisateur ne devrait jamais avoir l’air de quelqu’un qui revient des funérailles. »

« Je suis conscient du besoin de faire la promotion d’une juste décentralisation. »

« La miséricorde est la plus grande de toutes les vertus. »

« Le confessionnal ne doit pas être une chambre des tortures. »

« L’Église n’est pas un bureau de péage. »

« Évêques, je vous en supplie, évitez le scandale d’être des évêques d’aéroport! »

« Nous devons promouvoir une culture de la rencontre. »

« Marie, une femme, est plus importante que tous les évêques »

« Comment se fait-il qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue et qui meure de froid ne fasse pas la nouvelle, tandis que la baisse de deux points en bourse soit elle une nouvelle ? »

Le Pape François a surpris le monde le lundi 8 juillet dernier lorsque qu’il fit spontanément un voyage sur l’île de Lampedusa au large de la côte de Sicile. Cet endroit où plusieurs réfugiés ont et continuent de perdre la vie en tentant de rejoindre l’Europe pour trouver liberté et sécurité. La voix du Saint Père résonne encore sur ces flots dangereux :

« La culture du bien-être, qui nous amène à penser à nous-mêmes, nous rend insensibles aux cris des autres, nous fait vivre dans des bulles de savon, qui sont belles, mais ne sont rien ; elles sont l’illusion du futile, du provisoire, illusion qui porte à l’indifférence envers les autres, et même à la mondialisation de l’indifférence. Dans ce monde de la mondialisation, nous sommes tombés dans la mondialisation de l’indifférence. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire ! »

Pope Francis, as cardinal of Buenos Aires, Argentina, washes feet of shelter residents during 2008 Mass at church in Buenos AiresFrançois s’adresse à chacun de nous lorsqu’il affirme que nous laissons les schémas du matérialisme captiver nos vies et ainsi, fausser notre humanité. Le Pape nous rend tous inconfortables puisqu’il nous fait reconnaître et confronter l’aliénation de notre propre humanité lorsque nous cherchons le bonheur dans des objets matériels plutôt que dans une relation avec le Christ et les autres.

Bien que deux documents majeurs lui soient attribués soit l’Encyclique Lumen Fidei écrite « conjointement » avec Benoît XVI et l’étonnante Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, c’est probablement la très populaire photo du Pape embrassant un homme défiguré qui peut être considérée comme son réel et profond message ainsi qu’un signal fort envoyé à tous les évêques et aux peuples qui leur sont confiés. Dans cette image, nous avons une présentation en « HD » de l’orientation que François souhaite pour toute l’Église : une Église de tendresse, de miséricorde, d’accueil ainsi qu’une véritable « culture de la rencontre ».

Économie

François est le premier Pape issu d’un pays en voie de développement. Il apporte ainsi à l’Église une crédibilité accrue sur des questions de justice économique que d’autres dirigeants du monde n’ont pas. Ce n’est pas seulement à cause de son origine mais également grâce à son choix de style de vie empreint de simplicité et d’humilité. Il fait ce qu’il dit et dit ce qu’il fait. Le message du Pape sur le besoin de réforme éthique dans la vie économique n’est ni libéral, ni conservateur mais catholique. Il n’est ni socialiste ni capitaliste mais chrétien. Il propose une église « pauvre et pour les pauvres » qui n’est pas tournée vers elle-même mais qui est « dans la rue ». Le pape François a vécu les enseignements sociaux de l’Église dans son propre ministère, c’est pourquoi il est confiant et fait ses demandes dans un langage direct. Afin d’être du côté des pauvres, l’Église doit élever les problèmes de pauvretés au niveau des priorités politiques, plaçant la pauvreté au côté de l’avortement et des questions morales fondamentales qui affectent les communautés catholiques en ce moment et pour chaque histoires nationales. En effet, chacune de ces questions, l’avortement et la pauvreté, constitue une blessure sur le noyau central qu’est notre dignité de personne humaine.

Nouvelles directions

Où donc le Pape François veut-il amener l’Église ? Que veut-il que les évêques fassent ? Qu’attend-il de nous les ministres ordonnés ? Que présente-t-il comme modèle aux laïcs hommes et femmes ? François désire que l’Église soit un instrument de la réconciliation. Pour François, la foi entre dans l’Église par le cœur des pauvres, pas par la tête des intellectuels. François confesse : « Nous avons peut-être réduit notre façon de parler du mystère à une explication rationnelle ; chez les gens, au contraire, le mystère entre par le cœur. Dans la maison des pauvres, Dieu trouve toujours une place ». Il sait bien que nous perdons souvent des fidèles parce qu’ils ne comprennent plus ce que nous disons. Parce que nous avons oublié le langage de la simplicité. C’est pourquoi, il affirme que le message doit rester simple.

Les Papes de notre époque

Retired Pope Benedict XVI greets Pope Francis at conclusion of consistory at which Pope Francis created 19 new cardinals at VaticanAvec François, nous faisons l’expérience de la chaleur, de l’accueil paternel de Jean XXIII, de la clarté et de la bonté de Paul VI, du sourire contagieux de Jean-Paul 1er, de l’audace et du courage du Bienheureux Jean-Paul II et de la fermeté et de la gentillesse de Benoît XVI. Avec Benoît XVI, l’appel était à la réconciliation entre foi et la raison qui ont besoin réciproquement l’une de l’autre. De fait, la raison humaine sans la foi religieuse devient du scepticisme et la religion dénuée de capacité autocritique se transforme rapidement en fondamentalisme et en extrémisme.

Qu’est-ce qui est arrivé à l’Église et comment un archevêque de Buenos Aires de 77 ans, à l’aube de la retraite, a-t-il pu captiver autant le monde ? Comment pouvons-nous décrire l’atmosphère printanière que vit l’Église ? Comment est-ce possible qu’à notre époque non seulement les chrétiens et les catholique mais des millions d’autres personnes parlent du Pape François comme s’il était l’un des leurs?

Est-ce le résultat d’un travail de relations publiques et de fines stratégies médiatiques mises en scène par une équipe de spécialistes engagés par le Vatican pour redorer son image? Ou est-ce que quelque chose d’autre est à l’œuvre ici? Laissez-moi vous dire ce que je pense sur ce qui est en train de se produire. Jorge Mario Bergoglio a pris le nom de François après son élection comme Pape en nous disant que c’était son amour pour François d’Assise qui avait motivé son choix. Durant toute l’année dernière, plusieurs d’entre nous avons fait le lien entre les actions du Pape et celles du « Poverello » ou « petit pauvre » d’Assise et qui est peut-être le plus aimé des saints de la tradition catholique.

Nous pouvons aisément nous imaginer François d’Assise dans son idyllique ville du Moyen âge juché au sommet d’une colline et créer des mythes autour de ce qui s’est réellement passé à l’époque. Toutefois, trop souvent nous réduisons le message radical de François à une simple gentillesse en faisant de lui un hippie capricieux qui nourrissait les oiseaux, sentait les fleurs et apprivoisait les loups. Nous oublions facilement qu’en réalité, le fils privilégié d’Assise était et est toujours le modèle d’un christianisme radical.

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Un jour, lorsqu’il était jeune homme, François entendit l’appel de Jésus venant du Crucifix dans la chapelle dilapidée de San Damiano en périphérie d’Assise. « Vas et répare mon Église » a-t-il entendu de la bouche de Jésus. C’est très certainement ce qu’il a fait durant toute sa vie et ensuite par l’entremise de l’immense famille franciscaine qu’il a laissée derrière lui pour perpétuer son rêve et son travail.

Nous fixons facilement notre regard sur des détails accrocheurs et distrayants ainsi que sur de belles photos : un Pape qui abandonne les souliers rouges qui, de toute façon ne furent jamais un élément essentiel de l’habit pontifical ! Un Pape qui s’habille modestement, qui paye ses propres factures d’hébergement, qui se déplace dans le Vatican à bord d’une Ford Focus, qui appelle lui-même des personnes au téléphone, qui apporte des sandwichs au jambon à des gardes suisses en service à sa porte et qui invite des gens de la rue à son déjeuner d’anniversaire. Un Pontife romain aimant embrasser les bébés, les malades, les corps brisés et défigurés et les rejetés de la société. Devant un tel comportement, on s’assoit, on sourit et on s’exclame : « Quelle simplicité! », « Wow! », « Formidable! », « Finalemente! ».

Ce qu’il fait maintenant ce n’est pas seulement imiter son saint patron qui aimait les pauvres, embrassait les lépreux, charmait les sultans, faisait la paix et protégeait la nature. C’est également une réflexion sur le petit enfant à Bethlehem qui allait grandir et devenir l’homme sur la croix à Jérusalem, sur le Ressuscité qu’aucune tombe ne pouvait enfermer, sur l’homme que, nous chrétiens, appelons Sauveur et Seigneur. Le pape François nous a donné une magnifique vue de l’intérieur de l’Esprit et du Cœur de Dieu.

En fin d’après-midi, le 13 mars 2013, Jorge Mario Bergoglio reçut l’appel d’aller rebâtir, réparer, renouveler et soigner l’Église. Ce que nous avons vu, ces onze derniers mois, c’est un simple disciple de Jésus, un fidèle disciple d’Ignace de Loyola et de François d’Assise réparant, renouvelant, restaurant et soignant l’Église. Certains se plaisent à décrire le Pape comme un homme audacieux, révolutionnaire inspiré, envoyé pour « brasser la barque ». D’autres pensent qu’il est venu pour causer un gigantesque naufrage. Mais la seule révolution que le Pape François a inauguré est une révolution de tendresse, selon les mots mêmes qu’il a utilisés dans sa récente lettre « La joie de l’Évangile » (Evangelii Gaudium, no 88).

C’est cette révolution qui est au cœur de l’âme et du ministère du Pape François. C’est sa liberté sans faille qui lui permet de faire ce qu’il fait parce qu’il est sans peur et totalement libre, à la fois, d’être lui-même et d’être un fils fidèle de l’Église. C’est par sa bonté, sa joie, sa gentillesse et sa miséricorde qu’il nous introduit à la tendresse de notre Dieu. Donc, ne nous demandons pas pourquoi les magazines, les journaux l’acclament comme la « Personne de l’année », comme « L’homme le plus élégant », comme une icône du Rolling Stone ou un champion « d’Advocate » pour n’en nommer que quelques-uns. Tous, nous avons besoin de la révolution de la tendresse et de la miséricorde du Pape François aujourd’hui plus qu’à tout autre moment.

François, l’évêque de Rome, rappelle à chacun d’entre nous les paroles de son prédécesseur le Bienheureux Jean, prononcées il y a maintenant 50 ans au début du Concile Vatican II : « La substance de l’ancienne doctrine du Dépôt de la Foi est une chose. La façon dont elle est présentée en est une autre ». Avec le Pape François, c’est la même histoire que nous avons déjà entendue depuis des années. Mais mon Dieu, combien l’enrobage a en effet changé! Nous voyons mieux pourquoi le monde a pris conscience, écouté et pris à cœur ce que cet homme provenant du bout de la terre avait à nous enseigner.

Père Thomas Rosica, CSB
Directeur général, Fondation catholique Sel et Lumière Média
Assistant de langue anglaise de la Salle de Presse du Vatican

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