Les Sept dernières paroles du Christ: 1ère réflexion de carême

Qu’est-ce que les “Sept dernières paroles du Christ”

Aujourd’hui, nous commençons une série de réflexions quotidiennes sur les Sept dernières paroles du Christ. Nous explorerons l’Écriture par des réflexions sur les “Sept dernières paroles du Christ”. Chaque jour, nous incluerons une question, une prière et une résolution pour mettre notre foi en pratique. Vous êtes invités à considérer les sept dernières paroles que Jésus-Christ a prononcées dans les trois dernières heures de Sa vie alors qu’il était suspendu à la croix. Nous prions avec ces paroles afin que nous puissions approfondir notre relation avec le Seigneur et notre Sauveur.

« Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Luc 23, 33-34

« Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »
Luc 23, 39-43

« Femme, voici ton fils. »[…] « Voici ta mère. »
Jean 19, 25-27

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Mathieu 27, 45-46

« J’ai soif. »
Jean, 19, 28

« Tout est accompli. »
Jean 19, 29-30

« Père, entre tes mains je remets mon esprit. »
Luc 23, 44-46

 

Quels sont vos espoirs pour votre propre vie spirituelle durant le carême ?

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La fidélité et la loyauté sans faille du Fils de Dieu

Premier dimanche du Carême, Année A – 5 mars 2017

Genèse 2,7-9 ; 3,1-7a
Romains 5,12-19
Matthieu 4,1-11 

Les textes de l’Écriture pour le premier dimanche du Carême de l’année A nous font entrer d’emblée au cœur du Carême. Les lectures et le psaume d’aujourd’hui, le Psaume 51, jouent en ouverture les grands thèmes que nous allons entendre et que nous allons vivre pendant les six prochaines semaines. En réfléchissant à la première lecture, tirée de la Genèse [2,7-9; 3,1-7], il faut garder à l’esprit la forme littéraire et le message théologique des premières pages de la Bible. Comme beaucoup de récits des onze premiers chapitres de la Genèse, le conte de l’Éden est un récit étiologique – une histoire qui veut traiter de questions importantes au sujet des réalités fondamentales de notre vie. Pourquoi enfante-t-on dans la douleur ? Pourquoi la terre est-elle si dure à labourer ? Pourquoi les serpents rampent-ils sur le sol ?…

Genèse 2-3 suggère que la connaissance, chose nécessaire à la vie humaine, ne s’acquiert que péniblement. L’ignorance est peut-être bienheureuse mais elle n’est certainement pas le fait d’une personne adulte. Quand les êtres humains comprennent finalement ce que c’est que d’être pleinement humain, quand ils arrivent à la pleine connaissance, les réalités de la vie leur apparaissent dans toute leur complexité et leur difficulté. Il est à la fois lumineux et pénible de savoir.

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour

Le Psaume 51 – le Miserere – est l’une des prières les plus connues du Psautier, le plus intense et le plus souvent utilisé des psaumes pénitentiels. C’est un chant de faute et de pardon et une méditation des plus profondes sur la culpabilité et la grâce. Cette très belle prière adressée à un Dieu riche en miséricorde monte depuis des siècles au cœur des fidèles juifs et chrétiens en signe de repentir et d’espérance.

La tradition juive met le psaume sur les lèvres de David, sommé de se repentir par la dure invective du prophète Nathan [v. 1-2; 2 Samuel 11-12], qui lui reprocha son adultère avec Bethsabée et l’assassinat d’Urie, le mari de Bethsabée. Mais le Miserere s’est enrichi au fil des siècles de la prière de bien d’autres pécheurs qui ont repris, éclairés par les enseignements de Jérémie et d’Ézéchiel, les thèmes du « cœur nouveau » et de « l’Esprit » de Dieu envoyé aux hommes et aux femmes qui ont fait l’expérience de la rédemption [v. 12; Jérémie 31,31-34; Ézéchiel 11,19; 36,24-28].

Quand nous confessons notre péché, la justice salvifique de Dieu est prête à nous purifier radicalement. Le Seigneur n’agit pas que négativement, en éliminant le péché, mais il recrée l’humanité pécheresse par son Esprit vivifiant; Dieu infuse en nous un « cœur » pur et neuf, c’est-à-dire une conscience renouvelée, et il nous ouvre ainsi l’accès à une foi limpide et à un culte qui soit agréable à Celui qui nous a faits à son image et à sa ressemblance. Dans cette magnifique prière du Miserere, il y a la profonde conviction que le pardon divin « efface, lave, purifie » le pécheur [v. 3-4] et peut finalement le transformer en une créature nouvelle, dotée d’un esprit, d’une langue, de lèvres et d’un cœur transfigurés [v. 14-19]. La miséricorde divine est plus forte que notre misère.

Surpasser la productivité du péché

Dans la deuxième lecture du jour, tirée de la lettre de saint Paul à la communauté de Rome, [5,12-19] Paul réfléchit sur le péché d’Adam [Genèse 3,1-13] à la lumière du mystère rédempteur du Christ. Le péché, lorsque Paul emploie le terme au singulier, désigne la puissance terrible qui a empoigné l’humanité, maintenant en révolte contre le Créateur et obsédée par l’exaltation de ses désirs et de ses intérêts. Mais personne n’a le droit de dire : « c’est la faute d’Adam » car tous sont coupables [Romains 5,12]: les Gentils du fait des exigences de la loi inscrite dans leur cœur [Romains 2,14-15] et les Juifs en vertu de l’alliance mosaïque.

Sous l’impact de la loi de l’Ancien Testament, le péché (la corruption) de l’humanité, qui était agissant depuis l’origine [Romans 5,13], s’est trouvé stimulé de sorte que des péchés ont été commis en plus grand nombre. D’après Romains 5,15-21, l’action de Dieu dans le Christ s’oppose radicalement aux effets désastreux du virus du péché qui a envahi l’humanité avec le crime d’Adam. La consolation que nous apporte la deuxième lecture vient de ce que Paul déclare que la grâce surpasse la productivité du péché. Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé d’autant plus. Paul affirme sans ambages que la grâce l’emporte sur la productivité du péché.

Soumettre Jésus à la grande épreuve

Jésus, proclamé Fils de Dieu à son baptême, est soumis à une triple tentation dans l’Évangile d’aujourd’hui, premier dimanche du Carême [Matthieu 4,1-11]. Les quarante jours et quarante nuits du verset 2 nous rappellent non seulement le jeûne de Moïse [Exode 34,28; Deutéronome 9,9.18] mais aussi les quarante années d’Israël au désert. Les réponses de Jésus aux tentations sont toutes tirées du livre du Deutéronome [8,3; 6,16; 6,13]. Les trois tentations du récit de Matthieu correspondent, selon l’ordre chronologique, aux trois épreuves qu’a dû affronter Israël. Mais alors qu’Israël, que Dieu appelle son « fils » [Osée 11,1; Deutéronome 8,5], a échoué chaque fois, Jésus manifeste sa constance et sa persévérance et se montre digne d’être le Fils de Dieu en réagissant à chacune des épreuves par une fidélité sans partage et une loyauté totale.

La mise à l’épreuve et la tentation de Jésus après quarante jours et quarante nuits répondent à un double but. Premièrement, elles s’inspirent en partie du type de tentations auxquelles fut soumis Jésus durant son ministère : elles illustrent ainsi comment la proclamation du royaume de Dieu aurait pu être biaisée au profit d’un royaume qui se serait conformé aux normes de ce monde. Deuxièmement, les tentations nous préparent à l’opposition constante de Satan, qui voit dans la proclamation du royaume par Jésus une menace à son propre pouvoir et à son propre royaume.

L’Esprit qui est descendu sur Jésus au Jourdain, au moment de son baptême, le conduit maintenant au désert dans le but précis de le soumettre à un affrontement réel avec le diable. Marc nous fait voir Jésus qui se bat contre la puissance de Satan, seul et silencieux dans les étendues arides et désolées. Chez Matthieu et chez Luc, par contre, le dialogue est soutenu car le prince des ténèbres essaie de détourner Jésus de la foi et de l’intégrité qui sont au cœur de sa mission messianique. Les tentations préfigurent la victoire finale; car une fois que Jésus a démontré qu’il est vraiment le Fils de Dieu, totalement engagé au service de la volonté de Dieu, le diable le quitte et les anges s’empressent de venir le servir [4,11]. Israël avait échoué au désert, mais Jésus ne faiblit pas. La loyauté qui l’unit à son Père est trop forte pour que même les démons du désert arrivent à l’entamer.

Ce n’est pas seulement de pain dont nous vivons

La première tentation du récit de Matthieu correspond à la famine qui frappe Israël avant qu’il ne reçoive le don du pain du ciel [Exode 16,1-4]. S’il est vrai que la grâce de Dieu a prévalu sur la rigueur de la justice dans le don de la manne, les murmures d’Exode 3 témoignent d’un manque de foi patent; le fils de Dieu qu’est Israël ne fait pas confiance au Tout-puissant et trahit ainsi l’alliance qui exige la foi en Yahvé, la conviction que le partenaire de l’alliance voudra et saura respecter ses engagements [Genèse 15,6]. À l’inverse, le Fils de Dieu qu’est Jésus refuse de céder à la méfiance, en exploitant la puissance de l’Esprit pour se procurer lui-même du pain à partir des pierres du désert, au lieu d’attendre avec confiance le pain du ciel [v.11]. Jésus se rappelle dans la foi qu’il dépend entièrement de Dieu. Nous n’avons pas la vie pour consommer du pain mais simplement et seulement parce que c’est la volonté de Dieu que nous vivions. Les disciples de Jésus ne peuvent devenir dépendants des choses de ce monde. Quand nous dépendons ainsi des choses matérielles, et non de Dieu, nous cédons à la tentation et au péché.

Mettre Dieu à l’épreuve

La deuxième tentation est au cœur du récit de Deutéronome 6,16 : « Vous ne mettrez pas Yahvé votre Dieu à l’épreuve comme vous l’avez fait à Massa. » Rebelle, le peuple qui manque de foi et de confiance en Dieu, met Dieu au défi de respecter les clauses de l’alliance. Jésus, par contre, refuse de faire la démonstration de la présence de Dieu en lui en se précipitant du pinacle du Temple. Jésus refuse de sauter parce que l’hommage rendu à Dieu exclut toute forme de manipulation, et notamment le fait de mettre Dieu à l’épreuve. Si nous honorons vraiment Dieu, nous n’avons rien à prouver à personne ! À la fin de l’histoire de Jésus dans l’Évangile, le Fils de Dieu va réellement plonger dans l’abîme de la mort parce qu’il est absolument convaincu que telle est la volonté de Dieu [Mt 26, 39.53; 27, 46].

La loyauté sans partage de Jésus

La troisième tentation porte entièrement sur l’idolâtrie : le culte des faux dieux. Encore une fois, l’épisode suit de près le Deutéronome : « C’est Yahvé ton Dieu que tu craindras, lui que tu serviras, c’est par son nom que tu jureras. Ne suivez pas d’autres dieux, d’entre les dieux des nations qui vous entourent » [Deutéronome 6,13-14]. Mais Israël n’a pas entendu ces paroles est « s’est prostituée » à d’autres dieux (c’est le verbe hébreu qu’emploie l’Ancien Testament).

Le lien entre la troisième tentation et l’idolâtrie est difficile à saisir aujourd’hui pour plusieurs d’entre nous. D’abord parce que les Juifs tenaient les dieux du panthéon gréco-romain pour des démons [1 Corinthiens 10,20] et pour les forces armées de Satan ! Ensuite, parce que l’idolâtrie était une vraie tentation pour nombre de Juifs qui souhaitaient s’engager pleinement dans les rouages politiques et économiques de la machine gréco-romaine. S’il paraît bien improbable que Jésus ait pu être tenté de cette façon, les premiers auditeurs et lecteurs de l’évangile de Matthieu, eux, avaient parfaitement conscience des compromis qu’il fallait faire pour exercer une charge publique, fût-ce avec les meilleures intentions. La troisième tentation nous assure entièrement de la loyauté sans partage de Jésus. Tout au début de la campagne qu’entreprend Jésus pour ce monde et pour chacune et chacun de nous, le Fils unique de Dieu affronte l’ennemi. Il entreprend son combat en recourant au pouvoir de l’Écriture dans une nuit de doute, de confusion et de tentation. Rappelons-nous l’exemple de Jésus, pour ne pas nous laisser séduire par la duplicité du diable.

Vivre le Carême cette semaine

1) Récitez le Psaume 51 lentement et avec attention pendant la semaine. Trouvez un mot ou une expression qui vous frappe. Fermez les yeux et prenez le temps d’y réfléchir longuement. Faites-en une prière d’intercession ou de bénédiction pour votre communauté, votre église ou quelqu’un que vous aimez.

Est-ce que des épisodes de votre passé continuent de vous inquiéter ? Comment le Miserere vous aide-t-il à vous tourner de nouveau vers l’avenir avec une espérance paisible ? Vous est-il arrivé, pendant la dernière année, de ressentir un profond désir de fuir la réalité de votre vie ? Pourquoi ? Avez-vous jamais eu l’impression que Dieu vous avait abandonné(e) ? Vous arrive-t-il de crier vers Dieu dans votre détresse, d’implorer la miséricorde de Dieu ?

2) Lisez, dans la lettre aux Hébreux (4,14 –5,10), le récit émouvant du combat de Jésus et de sa victoire sur la tentation et les ténèbres. Ici, l’Église primitive nous présente en Jésus un grand-prêtre plein de compassion qui peut nous aider dans nos combats.

3) Lisez cette semaine le message du pape pour ce carême.

4) Repensez cette semaine à votre sens de la loyauté. Faute de loyauté, on n’arrive pas à trouver d’unité et de paix dans une vie active. La vraie loyauté est un dévouement sans partage à des réalités qui dépassent notre moi égoïste. La réalité nous dépasse largement et nul ne peut réussir sa vie et être vraiment heureux s’il ne vit que pour lui-même. Êtes-vous une personne vraiment loyale ? Voici un petit test : faites la liste des choses simples auxquelles presque tout le monde croit : la famille, la communauté, l’église, le pays et l’employeur. Demandez-vous si votre façon de vivre a fait en sorte que ces cinq réalités sont aujourd’hui plus fortes, meilleures, plus belles à cause de vous. Si vous pouvez sincèrement répondre « oui », vous savez que vous comprenez le vrai sens de la loyauté et, du même coup, le secret du bonheur véritable. C’est aussi le chemin de la sainteté.

(Image : La tentation de Jésus par James Tissot)

Si vous pensez que la vie ne rime à rien, courage !

Huitième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 26 février 2017

Isaïe 49, 14-15
1 Corinthiens 4,1-5
Matthieu 6,24-34

Dans la lecture d’aujourd’hui, tirée de l’Évangile de Matthieu (6,25-34), Jésus ne nie pas la réalité des besoins humains (v. 32) mais il interdit d’en faire l’objet d’une préoccupation angoissée et, en fait, de s’y asservir. On ne peut vraiment connaître le Seigneur, le Père céleste révélé par Jésus, et s’inquiéter de cette façon. Les disciples se doivent de pourvoir à leurs besoins et à ceux des personnes dont ils sont responsables, mais les soucis de cette nature doivent passer après le respect de la règle de Dieu et de la « justice » (v. 33) qu’elle prescrit.

Le verset 25 de l’Évangile d’aujourd’hui renvoie à deux grandes sources de préoccupation pour l’être humain : la subsistance (la nourriture et la boisson) nécessaire à la vie, et le vêtement. Ces deux domaines sont abordés — la nourriture (v. 26-27), le vêtement (v. 28-30) – dans un développement qui se fonde sur une logique typique du Nouveau Testament. Si Dieu prend un tel soin des oiseaux du ciel en voyant à ce qu’ils aient à manger, et s’il veille à ce que les lys des champs soient si élégamment vêtus, comment notre Père céleste ne se mettra-t-il pas en peine d’éviter que ses disciples se trouvent démunis, car ils sont bien plus précieux à ses yeux que les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ? En prenant cette comparaison, Jésus n’est pas en train d’énoncer un principe de morale : il parle à notre imagination.

Vivre comme les oiseaux …

Le grand écrivain et apologiste chrétien C.S. Lewis était un homme d’une grande piété mais il a avoué que, sa vie durant, il n’a cessé de s’inquiéter. En pensant à l’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 6,25-34), Lewis écrivait souvent à ses amis que : « si Dieu avait voulu que nous vivions comme les oiseaux du ciel, il aurait bien fait de nous doter d’une constitution qui ressemble un peu plus à la leur ! »

Jésus ne semble pas avoir été quelqu’un qui s’inquiétait beaucoup; il menait sa vie en se fondant sur le principe de la confiance à son Père céleste et il tentait d’apprendre à ses disciples à en faire autant. Le refrain qui traverse l’Évangile d’aujourd’hui contient les mots « ne vous faites pas tant de souci » (v. 25, 27, 28, 31 et deux fois au v. 34). On pourrait traduire de façon plus précise : « ne vous agitez pas » ou « ne vous laissez pas angoisser par… ». Les disciples peuvent avoir des soucis légitimes au sujet des biens matériels mais si ces soucis se chargent d’insécurité et engendrent de nouvelles formes d’asservissement à la richesse, ils poussent inévitablement les gens à servir deux maîtres différents. Nous sommes appelés à servir Dieu et Dieu seul, au sens le plus profond du terme, afin de goûter la liberté authentique.

La Providence de Dieu pour nous

Les trois textes de l’Écriture de la liturgie d’aujourd’hui nous invitent à réfléchir au soin providentiel que Dieu prend de nous. Quand nous parlons de la « divine Providence », nous faisons référence au nom de Dieu, et notamment à Dieu en tant que Père et Créateur, qui donne un sens à toute la dynamique de l’existence humaine. On parle souvent de la Providence comme d’un plan pour l’univers où tout est ordonné en fonction des lys et des moineaux. Même si mot de « Providence » n’est appliqué à Dieu que trois fois dans l’Écriture (Eccl. 5,5; Sagesse 14,3; Judith 9,5), et une fois à la Sagesse (Sg 6,17), l’enseignement sur la Providence se retrouve constamment dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. La volonté de Dieu régit toutes choses. Dieu aime tout le monde, il désire le salut de chacune et de chacun, et la Providence paternelle de Dieu s’étend à toutes les nations.

Dieu ne souhaite pas la mort du pécheur mais son repentir; car Dieu est d’abord et avant tout un Dieu miséricordieux, un Dieu d’une grande compassion. Dieu nous récompense selon nos œuvres, nos pensées et nos projets. Dieu seul peut tirer le bien du mal.

Vous valez plus que les oiseaux

Jésus parle du souci et de la Providence de Dieu pour ses enfants; il enseigne que nous ne devons pas nous angoisser pour l’avenir (« qui d’entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ? »). Jésus invite ses disciples d’alors et de maintenant à « regarder les oiseaux du ciel: ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? ») Ce qui est vrai de la nourriture vaut aussi des vêtements et des autres nécessités de la vie (« Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’eux. »)

Ceux qui voient la réalité traversée par la Providence de Dieu grandissent peu à peu en sagesse. Leur sérénité, fruit du temps et de la grâce, devient évidente pour ceux qui les observent ou qui les croisent. La beauté terrible de la terre, avec ses accalmies et ses tempêtes, ses douces brises et ses ouragans, sa vie nouvelle et ses morts, semble habiter la personne qui vit en croyant et en ayant confiance en la Providence de Dieu.

De quoi faut-il avoir peur ?

Dans tous l’Ancien Testament, les êtres humains sont les principaux sujets de la peur. Les raisons d’avoir peur ne manquent pas : la guerre, la mort, l’asservissement, la perte d’une épouse, d’une enfant, un cataclysme ou même un endroit particulier. La confiance en Dieu libère de la peur. La peur surgit aussi quand on est en présence de personnes qui ont une relation spéciale à Dieu, comme Moïse (Ex 34,30), Josué (Jos 4,14) ou Samuel (1S 12,18).

Combien de fois, dans les Évangiles, n’entendons-nous pas Jésus dire aux gens : « N’ayez pas peur ! » Jaïre n’a pas à craindre (Mc 5,36); les disciples sont rassurés (Mc 6,50); les trois apôtres au sommet du mont Tabor peuvent lever les yeux (Mt 17,7); la peur des femmes cède la place à la proclamation et à la foi en la résurrection (Mt 28,10); les personnes qui reçoivent la visite d’anges dans les évangiles de l’enfance se font dire de ne pas craindre (Lc 1,13.30; 2,10); et, dans une vision, Pierre et Paul se font tous les deux recommander par le Seigneur de ne pas avoir peur, dans un contexte relié à la vie du disciple et au service de la parole (Lc 5,10 et Ac 18,9).

De quoi vaut-il la peine d’avoir peur ? De quoi faut-il avoir peur ? Jésus met en garde ses disciples contre tout ce qui s’attaque à l’âme. À quoi cela s’applique-t-il aujourd’hui ? Aux personnes ou aux situations qui peuvent déshydrater l’esprit, l’écraser et le vider de sa sève, qui tuent les espoirs et les rêves, qui détruisent la foi et la joie. Souvent, les personnes qui déshydratent ainsi l’esprit et qui tuent l’espoir et la joie ne sont pas de « mauvaises » gens ! En fait, ce sont souvent des gens très bien, et même, oui, des gens « d’église », des personnes « religieuses » ! Nous nous attaquons souvent à l’âme des autres par notre cynisme, par notre mesquinerie, par notre étroitesse d’esprit et de cœur; par notre manque de foi, d’espérance et de joie. Combien de fois avons-nous renié Jésus par notre réticence à parler de lui et à témoigner de lui, par crainte d’en exclure d’autres ?

Il est consolant, de temps à autre, de savoir que nos épreuves et nos tribulations, nos douleurs et nos angoisses ne sont pas vaines. La prochaine fois que nous serons assaillis par la peur, que nous aurons l’impression que notre vie ne rime à rien, reprenons courage et songeons que nous pouvons faire confiance au Père qui prend soin de nous.

Dans les mains d’une Providence miséricordieuse

À ce propos, je me permets de vous rappeler aujourd’hui les paroles émouvantes qu’a prononcées le pape Jean-Paul II à New York, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le 5 octobre 1995.

Ce qu’il dit de « l’humanité rayonnante du Christ » et de la destinée du monde « dans les mains d’une Providence miséricordieuse » continue de me toucher et de m’inspirer encore aujourd’hui.

  1. C’est pourquoi l’espérance chrétienne à l’égard du monde et de son avenir concerne toute personne humaine: il n’est rien d’authentiquement humain qui ne trouve un écho dans le cœur des chrétiens. La foi au Christ ne nous pousse pas à l’intolérance; au contraire, elle nous oblige à entretenir avec les autres hommes un dialogue respectueux. L’amour pour le Christ ne nous empêche pas de nous intéresser aux autres; il nous invite plutôt à nous préoccuper des autres, sans exclure personne et en privilégiant les plus faibles et ceux qui souffrent. C’est pourquoi, alors que nous nous approchons du bimillénaire de la naissance du Christ, l’Église ne demande rien d’autre que de pouvoir proposer avec respect ce message du salut et promouvoir la solidarité de toute la famille humaine dans un esprit de charité et de service.

    Mesdames, Messieurs, je suis devant vous, comme mon prédécesseur le Pape Paul VI voici juste trente ans, non comme quelqu’un qui a une puissance temporelle – ce sont ses propres termes -, ni comme un chef religieux qui demande des privilèges particuliers pour sa communauté. Je suis ici devant vous en témoin, témoin de la dignité de l’homme, témoin de l’espérance, témoin de la conviction que le destin de toutes les nations se trouve dans les mains d’une Providence miséricordieuse.

  1. Nous devons vaincre notre peur de l’avenir. Mais nous ne pourrons la vaincre entièrement qu’ensemble. La « réponse » à cette peur, ce n’est pas la coercition ni la répression, ni un « modèle » social unique imposé au monde entier. La réponse à la peur qui obscurcit l’existence humaine au terme du vingtième siècle, c’est l’effort commun pour édifier la civilisation de l’amour, fondée sur les valeurs universelles de la paix, de la solidarité, de la justice et de la liberté. Et l’ « âme » de la civilisation de l’amour, c’est la culture de la liberté: la liberté des individus et des nations, vécue dans un esprit oblatif de solidarité et de responsabilité.

    Nous ne devons pas avoir peur de l’avenir. Nous ne devons pas avoir peur de l’homme. Ce n’est pas par hasard que nous nous trouvons ici. Toute personne a été créée à « l’image et à la ressemblance » de Celui qui est à l’origine de tout ce qui existe. Nous sommes capables de sagesse et de vertu. Avec ces dons et avec l’aide de la grâce de Dieu, nous pouvons construire dans le siècle qui est sur le point d’arriver et pour le prochain millénaire une civilisation digne de la personne humaine, une vraie culture de la liberté. Nous pouvons et nous devons le faire ! Et, en le faisant, nous pourrons nous rendre compte que les larmes de ce siècle ont préparé la voie d’un nouveau printemps de l’esprit humain.

La Parole de Dieu et la sauvegarde de la création

En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini, examinons le paragraphe n° 108 de l’Exhortation post-synodale sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».

L’engagement dans le monde, que requiert la Parole divine, nous pousse à regarder avec des yeux nouveaux le cosmos tout entier, créé par Dieu et qui porte déjà en lui les traces du Verbe, par lequel tout a été fait (cf. Jn 1, 2). En effet, nous avons aussi, comme Chrétiens et messagers de l’Évangile une responsabilité vis-à-vis de la création. Si, d’un côté, la Révélation nous fait connaître le dessein de Dieu sur le cosmos, de l’autre, elle nous amène aussi à dénoncer les attitudes erronées de l’homme, quand il ne reconnaît pas toutes les choses comme l’empreinte du Créateur, mais comme une simple matière à manipuler sans scrupules. De cette manière, l’homme manque de l’humilité essentielle qui lui permet de reconnaître la création comme un don de Dieu qu’il doit accueillir et utiliser selon son dessein. Au contraire, l’arrogance de l’homme qui vit ‘comme si Dieu n’existait pas’, le porte à exploiter et à défigurer la nature, en ne reconnaissant pas en elle une œuvre de la Parole créatrice. À partir de cette vision théologique, je désire répéter les affirmations des Pères synodaux, qui ont rappelé « qu’accueillir la Parole de Dieu témoignée dans l’Écriture Sainte et dans la Tradition vivante de l’Église, engendre une nouvelle manière de voir les choses, en promouvant une authentique écologie, qui plonge sa racine la plus profonde dans l’obéissance de la foi […], en développant une sensibilité théologique renouvelée à la bonté de toutes les choses créées dans le Christ ». L’homme a besoin d’être à nouveau éduqué à l’émerveillement et à reconnaître la beauté authentique qui se manifeste dans les choses créées.

(Image : Peinture par Richard Johnson)

« Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. »

Septième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 19 février 2017

Lévitique 19,1-2.17-18
1 Corinthiens 3,16-23
Matthieu 5,38-48

Les trois lectures d’aujourd’hui nous lancent trois appels : à être saints comme le Seigneur notre Dieu est saint; à ne pas nous laisser abuser par la sagesse de ce monde; à aimer nos ennemis et à prier pour ceux qui nous persécutent. Commençons notre réflexion, cette semaine, en considérant le passage du Lévitique (19, 1-2.17-18.) Dieu est le Saint et le Créateur de la vie humaine, et l’être humain est à la foi béni et lié par la parfaite sainteté de Dieu. C’est pourquoi toute vie humaine est sainte, sacrée et inviolable. D’après Lévitique 19,2, la sainteté de Dieu constitue un impératif incontournable du comportement moral: « Vous devrez être saints parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je le suis ! » Cet énoncé lourd de conséquences décrit admirablement la vocation de chaque homme et de chaque femme comme aussi toute la mission de l’Église à travers l’histoire : c’est l’appel à la sainteté.

Soyez saints…

La sainteté est une vérité qui imprègne toute l’ancienne alliance: Dieu est saint et appelle tout le monde à la sainteté. La loi mosaïque disait: « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » La sainteté réside en Dieu et ce n’est que de Dieu qu’elle peut se communiquer au sommet de la création de Dieu : l’être humain. Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, et la sainteté de Dieu, son « altérité absolue » a laissé son empreinte en chacune et chacun de nous. Les êtres humains deviennent les véhicules et les instruments de la sainteté de Dieu pour le monde. Cette sainteté est le feu de la Parole de Dieu, qui doit vivre dans nos cœurs et les embraser. C’est ce feu, ce dynamisme, qui va consumer le mal en nous et autour de nous, et faire éclater la sainteté en guérissant et en transformant la société et la culture qui nous entourent. Il n’y a que la sainteté pour éradiquer le mal ; la dureté n’y arrive pas. La sainteté inscrit dans la société une semence de guérison et de transformation.

La sainteté est un mode de vie qui comporte engagement et activité. Loin de se cantonner dans la passivité, la sainteté consiste à choisir constamment d’approfondir sa relation à Dieu et à laisser ensuite cette relation privilégiée inspirer notre action dans le monde. La sainteté exige un changement radical de mentalité et d’attitude. En acceptant l’appel à la sainteté, nous faisons de Dieu l’objectif ultime de chaque aspect de notre vie. L’orientation fondamentale vers Dieu enveloppe et sous-tend notre rapport aux autres êtres humains. Soutenus par une vie de vertu et confirmés par les dons de l’Esprit Saint, nous sommes de plus en plus attirés par Dieu et par le moment où nous Le verrons face à face dans l’au-delà et où nous goûterons l’union parfaite avec Lui. Ici et maintenant, nous accédons à la sainteté en travaillant de notre mieux, en élevant patiemment nos enfants et en cultivant des relations constructives à la maison, à l’école et au travail. Si nous intégrons tout cela à notre réponse à l’amour de Dieu, nous sommes engagés sur la route de la sainteté.

La révolution de la sainteté

Les mots du Lévitique dans la première lecture d’aujourd’hui [19,2] prennent vie chez les saints et les bienheureux de notre tradition catholique. Cette multitude d’hommes et de femmes à travers l’histoire sont les vrais « révolutionnaires de la sainteté », comme l’a si bien dit le pape Benoît à la Journée mondiale de la Jeunesse 2005, à Cologne en Allemagne :

C’est le grand cortège des saints – connus ou inconnus –, par lesquels le Seigneur, tout au long de l’histoire, a ouvert devant nous l’Évangile et en a fait défiler les pages; c’est la même chose qu’il est en train de faire maintenant. Dans leur vie, comme dans un grand livre illustré, se dévoile la richesse de l’Evangile. Ils sont le sillon lumineux de Dieu, que Lui-même, au long de l’histoire, a tracé et trace encore… Les saints, avons-nous dit, sont les vrais réformateurs. Je voudrais maintenant l’exprimer de manière plus radicale encore: c’est seulement des saints, c’est seulement de Dieu que vient la véritable révolution, le changement décisif du monde.

La planification pastorale

Dans sa Lettre apostolique Novo Millennio Ineunte publiée lors de la clôture du Grand Jubilé de l’an 2000, le pape Jean-Paul II invitait l’Église à « placer la programmation pastorale sous le signe de la sainteté », à exprimer (n° 31) :

… La conviction que, si le Baptême fait vraiment entrer dans la sainteté de Dieu au moyen de l’insertion dans le Christ et de l’inhabitation de son Esprit, ce serait un contresens que de se contenter d’une vie médiocre, vécue sous le signe d’une éthique minimaliste et d’une religiosité superficielle… Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce « haut degré » de la vie chrétienne ordinaire: toute la vie de la communauté ecclésiale et des familles chrétiennes doit mener dans cette direction.

L’Église est « le foyer de la sainteté » et la sainteté est notre image la plus vraie, notre carte de visite la plus authentique et le meilleur cadeau que nous fassions au monde. C’est elle qui décrit le mieux ce que nous sommes et ce que nous nous efforçons de devenir.

La vraie sagesse

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui (1 Corinthiens 3,16-23), saint Paul, qui continue de réprimander les Corinthiens pour leurs divisions (v.1-4), rappelle à la communauté que les églises du Christ doivent demeurer pures et humbles (v.16-17). Se faire une haute opinion de sa propre sagesse, c’est se flatter; et se flatter, c’est se condamner à se leurrer. Ils se font illusion, ceux qui se flattent d’être des temples de l’Esprit Saint sans se soucier de leur sainteté personnelle ou de la paix et de la pureté de l’église.

Si les Corinthiens étaient vraiment sages (v.18-20), ils auraient un point de vue tout à fait différent et ils percevraient les véritables relations entre tout ce qui existe dans le monde et toutes les personnes avec qui ils sont en rapport dans l’église. Paul attribue à toutes les personnes incluses dans l’univers théologique une position sur une échelle: Dieu, le Christ, les membres de l’église, les responsables de l’église. Lue de haut en bas, l’échelle exprime la propriété; lue de bas en haut, elle traduit l’obligation de servir. Ce tableau doit être complété par des énoncés analogues en 1 Co 8,6 et 1 Co 15,20-28. Les chrétiennes et les chrétiens sont saints par profession, et ils se doivent d’être purs et sans tache, dans leur cœur comme dans leur conversation.

« Tu aimeras ton prochain… »

Si nous réfléchissons au texte de l’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 25,38-48), Jésus ne nous enseigne pas à rester passifs en face d’un danger physique. Jésus enseigne que la violence peut engendrer la violence. Et si la non-résistance peut faire honte à notre adversaire et l’inciter à faire la paix, c’est la solution la meilleure.

« Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant… » (Mt 5,38-39). En recourant à une métaphore, Jésus nous enseigne d’offrir l’autre joue, de donner non seulement notre tunique mais notre manteau, de ne pas répliquer violemment aux vexations d’autrui, et surtout, dit-il, « donne à qui te demande, ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter » (5,42). C’est le rejet radical de la loi tu talion dans la vie personnelle des disciples de Jésus, nonobstant le droit qu’a la société de protéger ses membres contre les méchants et de punir ceux qui ont porté atteinte aux droits des citoyens et à ceux de l’État.

Jésus enseigne la dernière étape dans la quête de la perfection, celle qui représente le foyer dynamique de toutes les autres: « Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis: aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes… » (5,43-45). En contraste avec l’interprétation habituelle de l’ancienne loi, qui identifiait le prochain à l’Israélite, et même à l’Israélite pieux, Jésus formule l’interprétation authentique du commandement de Dieu. Il y ajoute une dimension religieuse en faisant référence à la clémence et à la miséricorde du Père céleste qui traite bien tout le monde et qui est donc le modèle et l’exemple suprême de l’amour universel.

Jésus conclut : « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (5,48). Il demande à ses disciples la perfection de l’amour. L’amour est la synthèse de la loi nouvelle qu’il apporte. Cet amour va nous permettre de surmonter dans nos rapports à autrui l’opposition classique ami-ennemi. Né dans le cœur humain, il aura tendance à se transformer en diverses formes correspondantes de solidarité sociale, politique et même institutionnalisée.

Le fruit de la non-violence, c’est l’amour

Il y a des tas de gens mesquins qui n’ont jamais enfreint la loi, mais peuvent-ils vraiment servir de modèles aux chrétiens ? Vous courrez toujours le risque de vous faire exploiter si vous vous montrez généreux. Si nous nous ouvrons à l’amour, nous pouvons fort bien nous faire blesser. Si nous partageons nos biens matériels, il se peut qu’on nous manipule. En aucun cas, nous n’avons l’obligation de nous laisser blesser ou manipuler; mais ça arrive à l’occasion. La seule façon de s’en prémunir absolument, c’est de se montrer méfiant, radin, cynique et égoïste. Mais rien de tout ça ne va avec l’amour, évidemment. Le fruit de la non-violence, c’est l’amour. Cet amour s’épanouit partout où des personnes se rencontrent, et, chaque fois, il révèle son origine divine. Cet amour renverse tous les obstacles. Il rapproche les étrangers et franchit les distances. Il comble les vides, guérit les malades et ressuscite les morts.

Brisons, en nous-mêmes et dans notre collectivité, les modèles qui mènent à la violence, à la destruction et au non-amour. Si la violence nous paraît une option raisonnable, inventons-nous une autre logique. Si la violence est une machine qui dispose mécaniquement des gens que nous n’aimons pas, prions pour avoir le courage de saboter cette machine. Et si la violence est une chaîne dont nous sommes un maillon, soyons le premier maillon à céder.

Les passages « obscurs » de la Bible

En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini à la lumière du riche enseignement de l’Évangile d’aujourd’hui, arrêtons-nous au paragraphe n° 42 de l’Exhortation post-synodale consacrée à « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église » :

Dans le contexte de la relation entre l’Ancien et le Nouveau Testament, le Synode a aussi abordé le thème des pages de la Bible qui se révèlent obscures et difficiles en raison de la violence et de l’immoralité qu’elles contiennent parfois. À ce sujet, il faut avant tout tenir compte du fait que la Révélation biblique est profondément enracinée dans l’histoire. Le dessein de Dieu s’y manifeste progressivement et se réalise lentement à travers des étapes successives, malgré la résistance des hommes. Dieu choisit un peuple et l’éduque avec patience. La Révélation s’adapte au niveau culturel et moral d’époques lointaines et rapporte par conséquent des faits et des usages, par exemple des manœuvres frauduleuses, des interventions violentes, l’extermination de populations, sans en dénoncer explicitement l’immoralité. Cela s’explique par le contexte historique, mais peut surprendre le lecteur moderne, surtout lorsqu’on oublie les nombreux comportements « obscurs » que les hommes ont toujours eus au long des siècles, et cela jusqu’à nos jours. Dans l’Ancien Testament, la prédication des prophètes s’élève vigoureusement contre tout type d’injustice et de violence, collective ou individuelle, et elle est de cette façon l’instrument d’éducation donné par Dieu à son Peuple pour le préparer à l’Évangile. Il serait donc erroné de ne pas considérer ces passages de l’Écriture qui nous apparaissent problématiques. Il faut plutôt être conscient que la lecture de ces pages requiert l’acquisition d’une compétence spécifique, à travers une formation qui lit les textes dans leur contexte historico-littéraire et dans la perspective chrétienne qui a pour ultime clé herméneutique « l’Évangile et le Commandement nouveau de Jésus-Christ accompli dans le Mystère pascal ». J’exhorte donc les chercheurs et les Pasteurs à aider tous les fidèles à s’approcher aussi de ces pages à travers une lecture qui fasse découvrir leur signification à la lumière du Mystère du Christ.

« La dame ne m’a pas demandé de vous convaincre mais de vous le dire »

Réflexion du père Thomas Roscia c.s.b. pour la Fête de Notre-Dame de Lourdes, 11 février 2017

Cette année, alors que nous célébrons la Fête de Notre-Dame de Lourdes le 11 février, nous commémorons également la 25e Journée Mondiale des malades. Mes premiers souvenirs remontent à ma première visite au très fameux sanctuaire de Lourdes, l’un des sites catholiques parmi les plus vénérés et visités du monde entier, situé tout près des Pyrénées à la limite de la frontière franco-espagnole. Cette visite remonte, en effet, à 1978 lorsque j’étais étudiant à l’université et que je terminais un stage d’été en Bretagne où j’avais travaillé bénévolement comme « brancardier » c’est-à-dire une de ces personnes qui accueillent les personnes malades d’un « Accueil » ou d’un hospice jusqu’à la grotte puis dans les bains. J’y ai découvert une histoire extraordinaire qui demeure encore aujourd’hui inconnue pour beaucoup de gens. Il y a peu de lieux de pèlerinage sur terre qui permettent de toucher le Mystère de la Croix et la valeur rédemptrice de la souffrance avec autant d’intensité ; qui permettent, en effet, de faire l’expérience du cœur de la vie chrétienne.

Le 11 février 1858, une petite fille du coin nommée Bernadette Soubirous âgée de 14 ans affirme que Notre-Dame lui est apparue lorsqu’elle se trouvait dans la grotte de Massabielle aux périphéries de la ville de Lourdes dans le sud-ouest de la France. Marie s’est révélée en ces mots à cette petite paysanne : « Que soy era Immaculada Conceptiou ». Exprimée dans le dialecte de la petite Bernadette (ni français, ni espagnol mais provençal), cette phrase signifie « Je suis l’Immaculée Conception ». Dans les mois qui ont suivi, la Vierge lui apparut 18 fois.

Le dogme de l’Immaculée Conception est complexe et a davantage intéressé les théologiens que le commun des fidèles. Encore aujourd’hui, beaucoup se trompent en croyant que l’Immaculée Conception se réfère à la conception du Christ. Ce dogme se réfère plutôt à la croyance selon laquelle Marie, par une grâce spéciale et du moment de sa conception, ne fut pas entachée par le péché originel.

Or, l’une des pierres d’achoppement pour beaucoup de catholiques est le péché originel. Aujourd’hui, nous sommes de moins en moins conscients de la réalité du péché originel. Or, s’il n’y a pas de péché originel, l’Immaculée Conception n’a pas de sens. Par l’entremise du dogme de l’Immaculée Conception, Dieu était présent dans la vie de Marie depuis ses tous premiers moments. La Grâce de Dieu est plus grande que le péché, elle surpasse le péché et la mort.

Lorsque nous honorons la Mère de Dieu sous le titre d’« Immaculée Conception », nous reconnaissons en elle un modèle de pureté, d’innocence, de confiance, de curiosité enfantine, de révérence et de respect; elle qui avait également une conscience mature et apte à comprendre que la vie n’est pas toujours simple. Il est rare de trouver en une même personne révérence et sophistication, idéalisme et réalisme, pureté, innocence et passion tels que nous les trouvons en Marie. Quelque chose en nous cherche cette innocence, cette pureté, cette fraîcheur et cette confiance. Lorsque nous les perdons, nous nous retrouvons cyniques et désillusionnés avec un sentiment malheureux qui vient précisément du fait d’avoir « fait le tour », d’avoir ouvert nos yeux ou, en d’autres termes, d’avoir une connaissance sans innocence. Nous devons garder cette innocence en gardant un équilibre entre les deux. Par ce titre d’« Immaculée Conception » nous avons l’image d’une humanité et d’une divinité qui se rencontrent dans la chaleur d’un foyer. Dieu est confortable en notre présence et nous le sommes également en Lui.

Journée mondiale des malades

Chaque année, le Pape publie un message spécial pour la Journée mondiale des malades  célébrée, d’une manière on ne peut plus appropriée le 11 février, Fête de Notre-Dame de Lourdes. Le thème de cette année est « Émerveillement pour tout ce que Dieu accomplit : 
« Le Puissant fit pour moi de grandes choses … » (Lc 1,49)[1]. Comme le pape François le mentionne dans son message, cette journée fut instituée par Saint Jean-Paul II en 1992 et fut célébrée pour la première fois le 11 février 1993. Elle est l’occasion de réfléchir en particulier pour les besoins des malades, mais plus généralement, pour tous ceux qui souffrent. C’est également l’occasion pour ceux qui assistent si généreusement les malades, dont les membres de la famille, les travailleurs du domaine de la santé, les bénévoles, de remercier Dieu pour leur vocation d’accompagnateurs de nos frères et sœurs handicapés.

Continuant son propos, le pape François affirme : « Comme sainte Bernadette, nous sommes sous le regard de Marie. L’humble jeune fille de Lourdes raconte que la Vierge, qu’elle a appelée “la Belle Dame”, la regardait comme on regarde une personne. Ces simples paroles décrivent la plénitude d’une relation. Bernadette, pauvre, analphabète et malade, se sent regardée par Marie comme une personne. La Belle Dame lui parle avec grand respect, sans prendre un air supérieur. Cela nous rappelle que chaque malade est et reste toujours un être humain, et doit être traité comme tel. Les infirmes, comme les porteurs de handicaps même très lourds, ont leur inaliénable dignité et leur mission dans la vie, et ne deviennent jamais de simples objets, même si parfois ils peuvent sembler seulement passifs, mais en réalité, ce n’est jamais ainsi ».

Après ce passage à la Grotte, grâce à la prière, Bernadette a transformé sa fragilité en support pour les autres. Grâce à son amour, elle fut capable d’enrichir son prochain mais, surtout, elle a pu offrir sa vie pour le salut de l’humanité. Le fait que la Dame d’Amour lui demanda de prier pour les pécheurs nous rappelle que les infirmes et les souffrants n’ont pas seulement besoin de soins corporels mais également de vivre une vie chrétienne authentique, au point de s’offrir comme disciples missionnaires du Christ. Marie a donné à Bernadette la vocation de servir les malades en devenant une Sœur de la Charité. Vocation qu’elle porta d’une manière exemplaire au point de devenir un modèle pour tous les travailleurs des soins de la santé. « Demandons donc à l’Immaculée Conception la grâce de savoir nous mettre toujours en relation avec le malade comme avec une personne qui, certainement, a besoin d’aide, parfois aussi pour les choses les plus élémentaires, mais qui porte en elle un don personnel à partager avec les autres. »

Le pape François a également inclus cette prière dans son message annuel :

O Marie, notre Mère, qui, dans le Christ, accueille chacun de nous comme un enfant,
Soutiens l’attente confiante de notre cœur,
Secours-nous dans nos infirmités et nos souffrances,
Guide-nous vers le Christ ton fils et notre frère,
et aide-nous à nous confier au Père qui accomplit de grandes choses.

Bien que caché dans un coin reculé de la France, Lourdes a une vocation universelle envers l’humanité et, ce, depuis 1858. Au cours des années, j’ai souvent réfléchi à l’expérience et à la souffrance de Bernadette alors qu’elle essayait de partager l’histoire de sa rencontre avec la « Belle Dame » avec ceux qui l’entouraient. Même le scepticisme des autorités locales de l’Église envers son histoire a pu servir comme temps de purification afin que le grand message de Lourdes puisse continuer à résonner dans le monde entier. La foi simple et la confiance en Dieu de Bernadette m’inspire et a inspiré plusieurs à ne pas avoir peur de partager les histoires de leurs expériences et convictions religieuses avec ceux qui les entourent. Avons-nous peur de l’indifférence, de l’hostilité, d’être mis de côté ou d’être ridiculisés ? Je prends courage dans la réponse de Bernadette au chef de police de Lourdes qui lui disait qu’elle ne l’avait pas convaincu des événements qu’elle racontait s’être produits dans la grotte près de la rivière : «  La dame ne m’a pas demandé de vous convaincre mais de vous le dire  ».

Prions pour ne jamais nous fatiguer de raconter à ceux qui nous entourent les grandes choses que Dieu a faites pour nous et pour l’humanité.

Suivre Jésus, l’imiter et marcher dans sa lumière

Sixième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 12 février 2017

Ben Sirac 15,15-20
1 Corinthiens 2,6-10
Matthieu 5,17-37

L’Évangile de Matthieu reflète la situation de l’Église primitive après la destruction de Jérusalem (70 ap. J.C.). Dans tout cet Évangile, Jésus confirme la validité permanente de la Loi (Mt 5,18-19), mais selon une nouvelle interprétation, proposée avec pleine autorité. Jésus « accomplit » la Loi (Mt 5,17) en la radicalisant : tantôt il abolit la lettre de la Loi (sur le divorce, la loi du talion), tantôt il en donne une interprétation plus exigeante (sur le meurtre, l’adultère, les serments) ou plus souple (sur le sabbat). Jésus insiste sur le double commandement de l’amour de Dieu (Dt 6,5) et du prochain (Lv 19,18), « dont dépendent la Loi et les Prophètes » (Mt 22, 34-40). Avec la Loi, Jésus, nouveau Moïse, fait connaître à l’humanité la volonté de Dieu, d’abord aux juifs puis à toutes les nations (Mt 28,19-20).

Le Sermon sur la montagne est l’endroit dans le Nouveau Testament où on voit Jésus affirmer clairement son autorité et l’exercer de manière décisive sur la Loi (qu’Israël a reçue de Dieu comme fondement de l’alliance. C’est là, sur cette sainte montagne de Galilée, après avoir promulgué la validité perpétuelle de la Loi et le devoir de l’observer (Mt 5, 18-19), que Jésus continue en affirmant la nécessité d’une justice qui dépasse celle des scribes et des pharisiens, d’une observance de la Loi inspirée par le nouvel esprit évangélique de charité et de sincérité.

En poursuivant notre réflexion sur le grand sermon de Matthieu, nous entendons aujourd’hui un long passage de son Évangile qui peut paraître complexe et truffé d’interdits [5,17-37]. Mais ce serait trop facile de « décrocher » d’un texte comme celui-là sans avoir d’abord cherché à comprendre la richesse de son message. Le passage [5,17] commence par un mot rassurant: « Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu abolir mais accomplir. » La loi demeure et elle demeurera toujours parce qu’elle vient de notre Dieu immuable. Jésus entend formuler l’idéal du nouveau royaume inauguré sur terre par son avènement. Il veut uniquement amener les gens à dépasser le légalisme [qui affectait sérieusement les scribes et les pharisiens] et une interprétation littérale des règles, pour entrer dans l’esprit de la loi. Jésus enseigne qu’une obéissance minimale n’est pas digne de ceux et celles qui aiment Dieu et leur prochain. Rechercher moins que l’amour parfait, c’est se satisfaire de bien peu.

Au-delà du légalisme et du littéralisme

Matthieu 5,21-48 contient six exemples de la conduite exigée du disciple du Christ. Chacun porte sur un commandement de la Loi, annoncé par les mots « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens » ou une formule équivalente, et suivi de l’enseignement de Jésus sur ce commandement : « Eh bien moi, je vous dis ». D’où le nom d’antithèses qu’on a donné à ces six exemples. Trois d’entre eux acceptent la loi mosaïque en la prolongeant ou en l’approfondissant (Matthieu 5,21-22. 27-28. 43-44); trois la rejettent comme norme de conduite pour les disciples (Matthieu 5,31-32. 33-37. 38-39).

Le premier exemple de la conduite exigée du disciple chrétien, c’est la victoire sur la colère, le ressentiment et l’animosité, qui s’accumulent souvent dans le cœur humain, même quand on se conforme extérieurement aux préceptes mosaïques et notamment à l’interdit du meurtre. « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il en répondra au tribunal. Eh bien moi, je vous dis : tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal » (Mt 5,21-22). Même chose pour celui qui en insulte un autre ou qui le tourne en dérision. Jésus condamne l’instinct d’hostilité qui est déjà potentiellement un acte d’agression et même un meurtre, au moins sur le plan spirituel, car il s’en prend à autrui et viole du même coup le commandement de l’amour censé présider aux rapports humains.

Jésus présente la loi purifiante de la charité qui réorganise l’être humain au plus profond de son cœur : « Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande » (Mt 5,23-24). L’amour que prêche Jésus introduit l’égalité et l’unité entre tous en les amenant à vouloir le bien, en établissant ou en rétablissant l’harmonie dans les relations avec le prochain, même en cas de litiges ou de procédures judiciaires (cf. Mt 5,25).

Jésus donne un deuxième exemple de perfectionnement ou d’accomplissement de la Loi à propos du sixième commandement du Décalogue, par lequel Moïse interdit l’adultère. « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère, commence Jésus. Eh bien moi, je vous dis… » (Mt 5,27). Et il continue en condamnant les regards et les désirs impurs, en recommandant de fuir les occasions de péché, en prônant le courage de la mortification, la subordination de tous ses actes et de toute sa conduite aux exigences du salut de l’âme et de toute la personne (cf. Mt 5,29-30). Un autre enseignement de Jésus se situe dans la même ligne : on vous a prescrit, dit-il, de remettre un acte de divorce à votre femme avant de la répudier « mais moi, je vous dis… » Il déclare invalide la concession accordée dans l’ancienne loi du peuple d’Israël, qui n’a été faite « qu’en raison de votre endurcissement » (cf. Mt 19,8), et il proscrit cette façon de violer la loi de l’amour. À sa place, il rétablit plutôt l’indissolubilité du mariage (cf. Mt 19,9).

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus enseigne qu’on ne doit ni mettre en doute ni discréditer la parole du prochain si celui-ci est habituellement honnête et sincère. Au contraire, il faut plutôt observer cette norme fondamentale du discours et de l’action: « Quand vous dites oui, que ce soit un oui; quand vous dites non, que ce soit un non. Tout ce qui est en plus vient du Mauvais » (Mt 5,37).

Non pas pour abolir mais pour accomplir

Ce que dit Jésus de « l’accomplissement » doit toujours se comprendre en lien avec l’Alliance du peuple juif et dans le cadre de la Loi, des Prophètes et des Écrits. Cet accomplissement et cette non-abolition expriment, d’une part, la confirmation de l’Ancien Testament puisque la Parole de Dieu est une tout comme Lui est un. Ils traduisent, d’autre part, la plénitude la Nouveauté par laquelle Dieu se révèle Père, Fils et Esprit Saint (cf. Mt 28,19).

Jésus connaît parfaitement la Loi et il l’observe pieusement. Cependant, Il se montre parfaitement libre à l’égard de la Loi. Il veut donner l’interprétation authentique de la Loi (le sabbat, les aliments interdits, les purifications légales, le jeûne, etc.) pour en faire valoir la profondeur et l’intériorité. Il va jusqu’à se présenter comme le nouveau législateur, investi d’une autorité égale à celle de Dieu. Il est lui-même l’accomplissement de la Loi (cf. Rm 10,4). Par son message et par sa vie, Jésus montre aussi qu’il est le successeur authentique des prophètes. Comme eux, il proclame la foi « au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (Mt 2,32).

Jésus se présente encore comme l’accomplissement de la littérature sapientielle de l’Ancien Testament. Ces livres, qui prennent la forme de psaumes, de proverbes et de récits populaires, font comprendre que le peuple de Dieu est gouverné, d’un côté, par la Loi, qui indique la route à suivre, et de l’autre, par les Prophètes, qui corrigent le peuple, les rois et même les prêtres quand ils s’écartent du droit chemin.

Un amour précis et exigeant

Dans le Nouveau Testament, Jésus ne se présente pas seulement comme la suite ou le terme de l’Ancien Testament, mais comme quelque chose de tout-à-fait neuf, d’original et de supérieur. Jésus rend l’amour de Dieu très précis et très exigeant. L’amour se mesure à la fidélité aux petits détails, aux accents et aux virgules de la loi. Et ce n’est que par un don d’en haut que nous pouvons l’observer fidèlement. La vie de Jésus a été un modèle de cet achèvement. Jésus pouvait dire à ses disciples non seulement « Suivez ma loi » mais encore « Suivez-moi, imitez-moi, marchez dans la lumière qui émane de moi ».

Jésus ne nous aide pas seulement à mieux comprendre la Bible; Il est lui-même la perfection et la plénitude de la Parole de Dieu car Il « est le reflet resplendissant de la gloire du Père, l’expression parfaite de son être, ce Fils qui porte toutes choses par sa parole puissante » (He 1,3). Il est le « Verbe fait chair qui a établi sa demeure parmi nous » (Jn 1,14). Il est « la vraie lumière qui éclaire tout être humain » (Jn 1,9). Il est « le Premier et le Dernier, le Vivant » (Ap 1,17.18). Dans la Bible et dans l’histoire, tout ne trouve son sens ultime qu’à la lumière du Christ.

La formation biblique des chrétiens

En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini à la lumière du riche enseignement de l’Évangile d’aujourd’hui, arrêtons-nous au #75 de l’Exhortation post-synodale consacrée à « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».

Pour atteindre le but souhaité par le Synode de donner un caractère plus fortement biblique à toute la pastorale de l’Église, il est nécessaire qu’il y ait une formation convenable des chrétiens et, en particulier, des catéchistes. À cet égard, il faut porter attention à l’apostolat biblique, méthode très valable pour cette finalité, comme le montre l’expérience ecclésiale. Les Pères synodaux ont, de plus, recommandé que, si possible par la valorisation de structures académiques déjà existantes, soient établis des centres de formation pour laïcs et pour missionnaires, où l’on apprenne à comprendre, à vivre et à annoncer la Parole de Dieu, et que, là où on en voit la nécessité, soient constitués des instituts spécialisés dans les études bibliques pour former des exégètes qui aient une solide compréhension théologique et qui soient sensibles aux contextes de leur mission.

(Image : Jésus et ses disciples par James Tissot)

Être sel et lumière dans le monde aujourd’hui

Cinquième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 5 février 2017

Isaïe 58,7-10
1 Corinthiens 2,1-5
Matthieu 5,13-16

Jésus de Nazareth est un grand pédagogue et un merveilleux conteur. Je le vois d’ici enseigner et prêcher à ses jeunes amis, assis à flanc de coteau, au bord de la mer de Galilée, en un lieu retiré ou dans le temple de Jérusalem. Pour son enseignement et sa prédication, il tire parti de tout ce qu’il trouve autour de lui et il sait mieux que personne mettre en valeur la condition humaine et le monde créé. Ces qualités de Jésus ressortent clairement de l’Évangile d’aujourd’hui, qui est la suite du Sermon sur la montagne dans l’Évangile de Matthieu [5,13-16]. Pour mieux faire saisir la portée du passage évangélique d’aujourd’hui, je me permets d’évoquer deux expériences personnelles qui m’ont aidé à le comprendre : la première date de mes années d’étude en Terre sainte et la seconde remonte à l’époque où j’étudiais l’histoire de l’art en France.

Ce qu’est le sel de la terre

Dans l’ancien monde biblique, le sel était un produit précieux. Il relevait les aliments en leur donnant du goût; c’était un agent de conservation important; et, par ailleurs, il donnait soif, il faisait désirer autre chose. Jésus veut voir ses disciples donner au monde du goût et de l’élan en diffusant son enseignement, conserver la vérité qu’il est venu proclamer au monde et amener le monde à en redemander.

Pendant mes études à l’École biblique de Jérusalem, j’ai le souvenir très vif d’un voyage plutôt dangereux, de Jérusalem à Naplouse (le « Sichem » biblique), pour aller visiter le puits de Jacob. Le long d’une route qui serpentait dans la montagne, Ali, notre chauffeur de taxi palestinien, nous indiquait les fours en argile qui flanquaient de nombreuses maisons palestiniennes. Ali nous a expliqué que bien des gens préfèrent se servir de ces fours plutôt que de leur cuisinière électrique ou de leur réchaud au gaz propane. Ces fours remontent à l’antiquité : en fait, à l’époque biblique, chaque village disposait d’un four collectif. Nous nous sommes arrêtés pour saluer des familles qui vendaient leur pâtisserie le long de la route et nous avons pu savourer le pain pita encore chaud, tout frais sorti des fours en argile.

En araméen et en hébreu ancien, les langues que parlait Jésus, un même mot désignait le « four en argile » et « la terre ». Au lieu d’employer du bois pour alimenter le feu, les jeunes gens du village ramassaient du crottin d’âne ou de chameau, qu’ils mélangeaient à du sel pour en confectionner des briquettes qu’on faisait sécher sous le soleil brûlant du Proche-Orient. Aujourd’hui encore, en bien des endroits, ces briquettes de fumier servent de combustible. On dépose une plaque de sel à la base du four et on place les briquettes par-dessus; le sel a des propriétés catalytiques qui favorisent la combustion du crottin. Après un certain temps, toutefois, le sel perd de sa force catalytique et devient inutile. J’ai vu de mes yeux de ces briquettes exposées au soleil sur les toits et sur les murs le long de la route de Naplouse. J’ai compris ce jour-là ce dont parlait Jésus quand il disait : « Si le sel se dénature, il n’est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent » [5,13].

À l’époque biblique, le sel était un des produits les plus nécessaires à la vie. Il servait à conserver et à assaisonner la nourriture. Et en plus de servir à l’alimentation, le sel était répandu sur les sacrifices – tant sur les offrandes de céréales que sur la viande offerte en holocauste. On l’utilisait pour conclure un pacte (une alliance) et pour prendre un engagement : « Tu n’omettras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton Dieu; à toute offrande tu joindras une offrande de sel » [Lévitique 2,13].

L’Ancien Testament parle même d’une « alliance de sel » : « Tous les prélèvements que les enfants d’Israël font pour Yahvé sur les choses saintes, je te les donne, ainsi qu’à tes fils et à tes filles, en vertu d’une loi perpétuelle; c’est là une alliance de sel pour l’éternité devant Yahvé, pour toi et pour ta descendance avec toi » [Nombres. 18,19]. L’ « alliance de sel » désigne une relation permanente; partager le sel avec quelqu’un engage la loyauté. C’est ce à quoi fait allusion l’évangéliste Marc quand il écrit : « Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix les uns avec les autres » [Marc 9,50]. On prenait aussi du sel afin d’en frictionner les nouveau-nés, pour des raisons médicinales ou autres, comme dans l’espoir de les préserver des forces démoniaques.

Si le sel perd sa saveur

L’idée que « le sel perde sa saveur » est un peu difficile à saisir aujourd’hui, vu la pureté du sel que nous utilisons. À l’époque de Jésus, on ne raffinait pas le sel comme nous le faisons; on l’extrayait des dépôts qui se formaient par évaporation sur les rives de la mer Morte. Ce sel était exposé aux éléments; il pouvait se fragmenter et perdre sa saveur. Un sel comme celui-là offre à Jésus une excellente métaphore de la ferveur du disciple qui peut, avec le temps, manquer de tonus s’il ne se soucie pas de l’entretenir.

Quand Jésus dit à ses disciples qu’ils sont « le sel de la terre », il fait allusion aux différentes propriétés du sel évoquées ci-dessus. Les disciples peuvent assaisonner ce qui est fade, préserver ce qui risquerait de se détériorer et exprimer leur loyauté dans le respect d’une alliance ou d’un pacte. Les disciples de Jésus parlent bien : « Que votre parole soit toujours bienveillante, pleine de force et de sel, sachant répondre à chacun comme il faut » [Colossiens 4,6]. Pour être le sel de la terre-four, il faut porter le feu en soi – embraser ce qui nous entoure, faire en sorte que la lumière brille d’une flamme éclatante. Si nous le faisons en tant que ses disciples, nous serons aussi « lumière du monde ». Nous voyons que les deux images du sel et de la lumière s’articulent admirablement l’une à l’autre. Jésus se révèle être un maître habile et imaginatif : il sait communiquer à ceux et celles qui l’entourent saveur, élan, vie et lumière.

La couleur et la lumière

En plus d’appeler ses disciples à être sel de la terre, Jésus leur demande d’être lumière du monde. Dans le fameux sermon prononcé à flanc de montagne en Galilée, Jésus communique sa lumière à ceux qui le suivent : « Vous êtes la lumière du monde. » Jésus est la lumière du monde. Il nous appelle à être cette lumière.

Pendant l’été que j’ai passé en France comme étudiant de premier cycle, à la fin des années soixante-dix, je me souviens qu’un cours d’histoire de l’art nous a conduits dans une petite ville médiévale des plus pittoresques, Moret-sur-Loing, en Seine-et-Marne, pas très loin des villes de Paris et de Sens. Cette jolie petite ville fut une source d’inspiration pour de grands peintres français tels Manet, Monet, Renoir, Cézanne, Sisley, et Degas. Qui n’est pas touché par la beauté envoûtante d’une toile de Monet ou de Manet, où nous voyons la lumière modifier notre regard et transformer littéralement le monde qui nous entoure ?

Ces cours d’été mémorables et la visite du jeune universitaire que j’étais alors à Moret-sur-Loing allaient m’introduire à l’impressionnisme. J’entends encore notre professeur d’histoire de l’art, déjà âgé et très français, nous donner son cours dans la langue de Molière alors que nous étions assis sur les rives de la rivière qui traverse la ville : « Rappelez-vous que l’impressionnisme n’est qu’affaire de couleur et de lumière. L’artiste utilise la lumière pour faire ressortir la couleur, pour lui donner vie. »

La lumière dissipe les ténèbres, elle réchauffe tout ce qu’elle touche, elle libère les formes. Tout cela survient à la vitesse de l’éclair. Être la lumière du monde, ça veut dire pour les chrétiens diffuser partout la lumière qui vient d’en haut. Ça veut dire combattre les ténèbres nées du mal et du péché, causées souvent par l’ignorance, les préjugés et l’égoïsme. Plus nous regardons le visage de Jésus, un peu comme une toile impressionniste, plus nous voyons la lumière et plus sommes transfigurés par elle.

Que votre lumière jaillisse comme l’aurore

La première lecture, tirée du prophète Isaïe [58,7-10], nous rappelle que Dieu ne se satisfait pas d’un culte purement extérieur; il exige aussi la sincérité du cœur. Isaïe précise le genre de jeûne que le Seigneur attend de nous. Il incite ses auditeurs à « faire disparaître le joug, le geste de menace, la parole malfaisante » pour « donner de bon cœur à celui qui a faim et combler les désirs du malheureux ». Car ainsi « ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme la lumière de midi ».

Il y a des tas de raisons qui peuvent nous amener parfois à serrer le poing au lieu d’ouvrir la main : blessure et déception, fatigue et indifférence, crainte et malentendu, égoïsme et mépris. Quelle que soit la raison, le poing fermé revient toujours à se détourner des siens, à nier en fait qu’ils soient de la famille. La main ouverte, au contraire, c’est se tourner vers l’autre comme vers quelqu’un de la famille : un compagnon, une compagne d’humanité, frère, sœur, enfant du même Père céleste et partageant un même appel à faire partie du peuple des Béatitudes.

Par leurs gestes, les disciples sont censés exercer une influence positive sur le monde. Ils ne peuvent pas plus passer inaperçus qu’une ville sise sur une montagne. Si leurs bonnes œuvres ne font pas le poids, ils sont aussi inutiles qu’un sel dénaturé ou une lampe dont on a masqué la lumière. En nous invitant à être « lumière », Jésus nous invite à le rendre présent dans le monde. La présence du sel et de la lumière ne peut rester cachée, et leur absence sera aussitôt remarquée ; de même, il est impossible de nier la bonté de ceux et celles qui font le bien. Les bonnes œuvres pratiquées par la main ouverte ont un éclat resplendissant qui poussent les gens à rendre gloire à Dieu pour la sainteté qui transparaît en ses créatures.

L’importance d’expliquer l’Écriture

En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini à la lumière de l’Évangile d’aujourd’hui, examinons le numéro 74 de l’Exhortation post-synodale sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église.

Dimension biblique de la catéchèse

Un temps important de l’animation pastorale de l’Église, où l’on peut avec sagesse redécouvrir le caractère central de la Parole de Dieu, est la catéchèse qui, dans ses diverses formes et phases, doit toujours accompagner le Peuple de Dieu. La rencontre des disciples d’Emmaüs avec Jésus décrite par l’évangéliste Luc (cf. Lc 24, 13-35) représente, en un certain sens, le modèle d’une catéchèse au centre de laquelle se trouve « l’explication des Écritures », que seul le Christ est en mesure de donner (cf. Lc 24, 27-28), en montrant leur accomplissement dans sa personne. C’est ainsi que renaît l’espérance, plus forte que tout échec, qui fait de ces disciples des témoins convaincus et crédibles du Ressuscité.

Dans le Directoire général pour la catéchèse, nous trouvons des indications précieuses pour l’animation biblique de la catéchèse et j’y renvoie volontiers. Ici, je désire surtout souligner que la catéchèse « doit s’imprégner et se pénétrer de la pensée, de l’esprit et des attitudes bibliques et évangéliques par un contact assidu avec les textes eux-mêmes; ce qui veut aussi rappeler que la catéchèse sera d’autant plus riche et efficace qu’elle lira les textes avec l’intelligence et le cœur de l’Église » et qu’elle s’inspirera de la réflexion et de la vie deux fois millénaire de l’Église. On doit encourager de cette façon la connaissance des figures, des événements et des expressions fondamentaux du texte sacré; à cette fin, une mémorisation intelligente de certains passages bibliques – particulièrement ceux qui parlent des Mystères chrétiens – peut aussi être profitable. L’activité catéchétique implique toujours de rapprocher les Écritures de la foi et de la Tradition de l’Église, de sorte que ces paroles soient perçues comme vivantes, tout comme le Christ est vivant aujourd’hui là où deux ou trois se réunissent en son nom (cf. Mt 18, 20). Elle doit communiquer de façon vitale l’histoire du salut et les contenus de la foi de l’Église, afin que tout fidèle reconnaisse que son contexte personnel de vie appartient aussi à cette histoire.

Dans cette perspective, il est important de souligner le lien entre la Sainte Écriture et le Catéchisme de l’Église catholique, comme l’a affirmé le Directoire général pour la catéchèse: « En effet, l’Écriture Sainte, « Parole de Dieu mise par écrit sous l’inspiration de l’Esprit Saint″ et le Catéchisme de l’Église catholique, expression actuelle de la Tradition vivante de l’Église et norme sûre pour l’enseignement de la foi, sont appelés, chacun à sa façon, et selon son autorité spécifique, à féconder la catéchèse dans l’Église contemporaine ».

(Image : James Tissot)

« Prendre Jésus dans nos bras…»

Réflexion biblique du père Thomas Rosica c.s.b. pour la Fête de la Présentation de l’Enfant Jésus au Temple de Jérusalem. (2 février 2017)

Hébreux 2, 14-18
Luc 2, 22-40

C’est en 1997 que saint Jean-Paul II a fait coïncider la journée mondiale de la vie consacrée avec la Fête de la Présentation de l’Enfant Jésus au Temple de Jérusalem (2 février). Le Pape a donné trois raisons justifiant le choix du 2 février comme journée dédiée aux hommes et femmes consacrés. D’abord, pour rendre grâce à Dieu pour ce don de la vie consacrée. Deuxièmement, pour en faire la promotion et manifester l’appréciation de tout le Peuple de Dieu envers ces hommes et femmes. Troisièmement, afin d’inviter tous ceux qui ont dédié leur vie à la cause de l’Évangile à célébrer les merveilles que le Seigneur accomplit à travers eux.

Les lectures spéciales de cette fête sont (Ml 3,1-4; Ps 24, 14-18; Hb 2, 14-18; Luc 2, 22-40).

Selon la loi mosaïque (Lv 12, 2-8), une femme qui donnait naissance à un garçon était, pour des raisons légales liées à l’impureté, proscrite de toucher quoi que ce soit de sacré ou d’entrer dans la zone entourant le temple et ce, pendant quarante jours. À la fin de cette période, la nouvelle mère devait offrir un agneau d’un an, une colombe ou un pigeon en holocauste pour l’expiation des péchés. La femme qui ne pouvait se permettre de donner un agneau offrait deux colombes ou deux jeunes pigeons, ce que firent Marie et Joseph dans l’Évangile de ce dimanche. Ils emmenèrent donc Jésus à Jérusalem pour le présenter au Seigneur (Luc 2, 7). Il fut consacré au Seigneur tel que la loi le prescrivait (Exode 13, 2, 12), mais il n’y avait aucune prescription affirmant que cela devait se faire au Temple. Le concept de la présentation au Temple trouve probablement ses origines au premier livre de Samuel (1 Sam 1, 24-28), où Anne offre l’enfant Samuel pour le service du Sanctuaire. La loi stipulait également (Nombre, 3, 47-48) que le fils premier-né devait être sauvé par les parents par l’entremise d’une offrande de cinq Shekels à un membre d’une famille sacerdotale. Luc ne fait cependant pas mention de cette prescription légale.

Réfléchissons maintenant sur cette scène émouvante de l’Évangile de la Présentation de l’Enfant Jésus au Temple que nous trouvons au chapitre 2 des récits de l’enfance de l’évangéliste Luc (Lc 2, 22-38). Dans cette scène touchante, nous rencontrons quatre personnes qui embrassent la nouvelle vie de Jésus en le tenant dans leurs bras : Siméon fidèle et avancé en âge, la vieille et sage prophétesse Anne et le jeune couple Marie et Joseph qui, par fidèle obéissance, offre leur enfant au Seigneur. Luc écrit : « Au moment où les parents présentaient l’Enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait Siméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu » (Lc 2, 27-28). À ce moment, l’évangéliste place sur les lèvres de Siméon le cantique Nunc Dimittis – cette belle prière est vraiment une anthologie des prières de l’ancien Israël. La liturgie nous la fait répéter tous les jours durant les complies : « mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » (Lc 2, 30-32).

Le Saint Esprit était à l’œuvre en Siméon mais également dans la vie de la prophétesse Anne qui, étant restée veuve depuis sa jeunesse, « ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière » (Lc 2, 37). Elle était une femme consacrée à Dieu et elle était capable, à la lumière de l’Esprit de Dieu, d’entrevoir les plans de Dieu et d’interpréter ses commandements. « Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. » (Lc 2, 38). Comme Siméon, elle fut sans aucun doute touchée par le Saint Esprit lors de sa rencontre avec Jésus.

Les paroles prophétiques d’Anne et de Siméon n’annoncent pas seulement la venue du Sauveur dans le monde et sa présence au cœur du peuple d’Israël mais également son sacrifice rédempteur. Cette seconde partie de la prophétie était spécialement adressée à Marie, mère du Sauveur : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. » (Lc 2, 14-35).

De ce touchant épisode de l’Évangile, nous pouvons dégager deux orientations liées à la vie consacrée. D’abord, la Présentation du fils de Dieu dans le majestueux temple de Jérusalem prend place au milieu des allées et venues de différentes personnes, occupées par leur travail parmi lesquels des prêtres, des lévites faisant chacun leurs devoirs aussi bien que des foules de pèlerins anxieux de rencontrer le Dieu d’Israël dans sa maison terrestre de Jérusalem. Cependant, aucun d’entre eux ne surent reconnaître la scène unique qui se déroulait devant leurs yeux. Ce qui nous fait dire que Jésus était un enfant comme les autres, un fils premier-né très simple, humble avec ses saints parents.

Même les prêtres du temple furent incapables de reconnaître les signes de cette nouvelle présence du Messie et Sauveur.  Au lieu de cela, ce fut deux personnes âgées, Anne et Siméon, qui furent capables de découvrir cette grande nouveauté présente dans la personne de l’Enfant Jésus. Parce qu’ils étaient conduits par l’Esprit Saint, Anne et Siméon ont pu trouver dans cet enfant la réalisation de leurs plus grandes attentes ainsi que de leur fidèle vigilance. Au delà de la vision de cet enfant, Anne et Siméon ont compris qu’Il était Celui longuement attendu. Qu’Il était la réalisation de tous leurs espoirs et de leurs plus grands rêves.

Dans les personnes de Siméon, d’Anne et de la sainte famille, se révèle la profonde humanité de cette rencontre. Le vieil homme tient l’enfant dans ses bras comme pour représenter la flamme de la vie couvrant deux générations de Juifs fidèles. En tenant cet enfant dans ses bras, il sait qu’il tient tout près de son cœur son propre futur. Quelle joie de savoir qu’il peut embrasser la continuité de sa propre vie ! Siméon a espéré, il a cru et maintenant son espérance se réalise dans un enfant, plein de vitalité et rempli de promesses. Le vieil homme se réjouit de voir que d’autres vont continuer son travail. Il est heureux de ce que dans son propre déclin, se perçoit un réveil, une renaissance, un futur qui est en train de s’ouvrir.

Anne aussi n’a pas peur de bénir la nouveauté et le défi que cet enfant apporte avec Lui. Ce n’est pas facile pour la personne âgée qui habite en chacun de nous d’accueillir la nouveauté, d’accepter de prendre le bébé dans ses bras. Il y a toujours la peur que l’enfant ne survive pas, que le nouveau-né ne partage pas nos idéaux, qu’il les trahisse et, ainsi, nous mette de côté en prenant notre place. Bien qu’avancés en âge, Anne et Siméon ont su incarner une vision jeune et pleine d’espérance.

Cette histoire s’est jouée toutes les fois que j’ai visité des confrères plus âgés dans nos différentes maisons de retraite et infirmeries. D’un côté, il y a ceux qui, comme Anne et Siméon, se réjouissent de voir des jeunes frères, parce qu’ils voient que nous continuons de porter la flamme. De l’autre, il y a ceux qui craignent que nous ne survivions pas, que nous trahissions leurs idéaux sans faire attention à eux, simplement parce qu’ils sont plus âgés. Si nous espérons être des hommes et des femmes consacrés portant une vision à l’Église d’aujourd’hui, c’est parce que nous nous appuyons sur les épaules de géants c’est-à-dire de ceux qui sont venus avant nous. Nous ne devons jamais oublier ce fait. Toute les fois que nous avons voulu aller de l’avant en oubliant ceux qui sont venus avant nous, nous l’avons payé très cher.

La deuxième orientation qui émerge du récit de la Présentation de l’Évangile de Luc est la question du comment présenter le Christ au monde. Si nos congrégations religieuses, nos communautés locales, nos institutions scolaires, nos structures paroissiales, nos apostolats divers n’apportent pas Jésus au monde et ne parlent pas de Lui ouvertement, eh bien nous ne réalisons pas bien la mission qui nous a été confiée par Dieu et l’Église.

La nouveauté, l’efficacité, la puissance de la proclamation et de nos efforts pastoraux et éducationnels ne consistent pas d’abord dans l’utilisation de méthodes ou de techniques originales ou éblouissantes, quoiqu’elles ont sans aucun doute une certaine efficacité, mais dans le fait d’être remplis de l’Esprit Saint et de se laisser guider par Lui.  La nouveauté d’une authentique proclamation de la Bonne Nouvelle réside dans le fait de s’immerger dans le Mystère du Christ, dans l’assimilation de sa Parole et dans sa présence eucharistique ; de telle sorte qu’Il puisse Lui-même agir à travers les pauvres instruments que nous sommes.

Le Pape François est un merveilleux exemple de cette nouvelle évangélisation. Il parle si souvent de cette « culture de la rencontre » qui nous porte à côtoyer davantage les autres. Si vous voulez savoir à quoi ressemble l’évangélisation, ce que ça sent, ce que cela fait ressentir, regardez François, un homme âgé qui vit la joie de l’Évangile. Le Pape François n’a pas perdu sa vision de jeunesse pleine d’espérance.

Au paragraphe no 88 de sa récente Exhortation Apostolique « Evangelii Gaudium », l’Évêque de Rome écrit : « Beaucoup essaient de fuir les autres pour une vie privée confortable, ou pour le cercle restreint des plus intimes, et renoncent au réalisme de la dimension sociale de l’Évangile. Car, de même que certains voudraient un Christ purement spirituel, sans chair ni croix, de même ils visent des relations interpersonnelles seulement à travers des appareils sophistiqués, des écrans et des systèmes qu’on peut mettre en marche et arrêter sur commande. Pendant ce temps-là, l’Évangile nous invite toujours à courir le risque de la rencontre avec le visage de l’autre, avec sa présence physique qui interpelle, avec sa souffrance et ses demandes, avec sa joie contagieuse dans un constant corps à corps. La foi authentique dans le Fils de Dieu fait chair est inséparable du don de soi, de l’appartenance à la communauté, du service, de la réconciliation avec la chair des autres. Dans son incarnation, le Fils de Dieu nous a invité à la révolution de la tendresse 

Un moment de Kairos

Lorsque Marie et Joseph arrivèrent au Temple de Jérusalem avec l’Enfant Jésus dans leurs bras, ce n’était pas simplement une journée ordinaire dans la vie d’un vieux prêtre et d’une fidèle prophétesse en devoir à ce moment-là. Il s’agissait du moment choisi par Dieu. Le temps ordinaire, en grec « chronos » fut transformé en un moment de Dieu, en grec « kairos ».

Parce que nous vivons dans ce même kairos ou, en d’autres termes, le temps et l’heure choisis par Dieu dans l’histoire, nous ne pouvons pas parler simplement du futur de l’Église, du futur de notre paroisse, du futur de nos diocèses et de nos congrégations religieuses, du futur de nos activités d’éducation et d’évangélisation, du futur de n’importe quoi finalement! La seule question pertinente pour nous est Jésus et le futur de l’Église, Jésus et le futur de nos paroisses, Jésus et le futur de notre système d’éducation et nos programmes pastoraux, Jésus et le futur de tout ! Trop souvent notre regard vers le futur est simplement scientifique ou sociologique, sans référence à Jésus, l’Évangile ou l’action de l’Esprit dans l’histoire et dans l’Église.

En cette journée toute spéciale, nous remercions Dieu pour la vie consacrée. Nous devons nous demander une question très importante. Pourquoi certains de nos contemporains – des frères ou sœurs dans la vie religieuse voient et trouvent le Christ, tandis que d’autres ne le trouvent pas ? Qu’est-ce qui ouvre les yeux du cœur ? Qu’est-ce qui manque chez ceux qui demeurent indifférents ? Est-ce que notre confiance en nous, notre prétention à connaître la réalité, notre présomption à avoir formulé un jugement définitif sur tout, ne nous enferment pas et ne rendent pas nos cœurs insensibles à la nouveauté de Dieu ? Combien de fois sommes-nous absolument certains de l’idée que nous nous sommes fait du monde, de l’Église, de la vie consacrée, au lieu de nous laisser interpeller par la curiosité et l’intimité d’une aventure avec Dieu qui veut nous rencontrer et nous rapprocher de Lui ?

Combien de fois ne mettons-nous pas notre confiance en nous-mêmes plutôt que dans l’enfant de Bethlehem ? Combien de fois ne croyons-nous pas possible que Dieu puisse être si grand qu’il se réduise pour se faire proche de nous ? Comment se peut-il que la gloire et la puissance de Dieu se révèlent dans la vulnérabilité d’un bébé ?

La Présentation de Jésus au Temple et les paroles choisies avec soin dans la prière de Siméon nous invitent à l’adoration et la contemplation de la Parole faite chair, qui habite puissamment parmi nous. Nous vivons tous des vies occupées. Nous effectuons tous un important travail. Beaucoup de nos vies sont profondément empêtrées dans les institutions et les entreprises que nous servons.

Ne sommes-nous pas parfois tellement occupés par les aléas de la vie que nous ne sommes plus en mesure de remarquer la présence de Jésus dans notre existence ? De ce Jésus, qui vient à nous dans le pénible déguisement du pauvre, du déséquilibré, de la personne en colère, triste ou confuse qui composent notre monde ? De ce Jésus, qui vient à nous à travers nos simples, humbles et saints parents qui ne peuvent souvent faire plus que d’être là lorsque nous en avons besoin? Se pourrait-il que nous, hommes et femmes consacrés, soyons souvent incapables de reconnaître les signes de cette présence nouvelle et spéciale du Messie et Sauveur ? Et lorsque nous rencontrons cette radicale nouveauté qu’est Jésus, allons-nous tenir ce bébé dans nos bras, l’accueillir et lui faire de la place dans nos vies ? Est-ce que la nouveauté qu’il apporte entrera réellement dans nos vies ou bien tenterons-nous de mettre la nouveauté de côté, espérant que cette nouveauté de Dieu ne cause qu’un minimum de dérangement ?

Comment voyons-nous la gloire de Dieu dans nos vies? Sommes-nous assoiffés de justice et de paix? Quelles sont les nouvelles situations et qui sont les nouvelles personnes qui sont entrées dans nos vies récemment ? Y a-t-il de nouvelles réalités devant lesquelles nous avons peur? Tentons-nous de les éviter, parfois même jusqu’à la rébellion? Comment sommes-nous véritablement lumière et salut pour d’autres personnes? Quelle est notre capacité de réchauffer les cœurs par notre vie? Est-ce que nous rayonnons la joie ou est-ce que nous annonçons plutôt le désespoir? Bref, vivons-nous vraiment l’Évangile de la joie?

Je conclus avec ces paroles dérangeantes d’un grand théologien et professeur du deuxième siècle, Origène (185-223) provenant d’une de ses homélies sur le récit de la Présentation de Jésus au Temple de l’Évangile de Luc :
« Siméon savait que personne ne pouvait libérer un homme de la prison du corps avec l’espoir de la vie à venir, excepté Celui enveloppé dans ses bras. Ainsi, il lui dit : «  Maintenant tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix » (Lc 8, 44). Puisque, tant que mes bras n’eurent pas tenu le Christ, tant que mes bras ne l’eurent pas enveloppé, j’étais emprisonné et incapable d’échapper à mes liens ». Cela n’est pas seulement vrai pour Siméon mais pour toute la race humaine. Quiconque quitte ce monde, quiconque est délivré de la prison et de la maison des enchaînés pour aller devant et régner devrait prendre Jésus dans ses bras. Il devrait l’envelopper avec ses bras et le serrer fort contre lui. Ainsi, il pourra aller dans la joie là où il doit s’en aller… »

Le Père Thomas Rosica, C.S.B., est PDG de la Fondation Catholique Sel et Lumière Média.

Charte de vie chrétienne et recette de sainteté extrême

Quatrième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 29 janvier 2017

Sophonie 2,3 ; 3,12-13
1 Corinthiens 1,26-31
Matthieu 5,1-12a

L’Église poursuit son pèlerinage à travers l’histoire et nous avons besoin d’une perspective, d’une vision pour nous soutenir et nourrir notre espérance au milieu de nos obscurités, de nos ambiguïtés et de nos péchés, de nos joies, de nos espoirs et de nos victoires. La perspective biblique se trouve dans la grande Charte chrétienne que nous présente l’Évangile d’aujourd’hui. Cet Évangile qu’on appelle souvent le Sermon sur la montagne (Mt 5, 1-12a) est le premier d’une série de cinq discours (5,1 – 7,29) qui forment un élément central de la structure de l’évangile de Matthieu. Le parallèle chez Luc est le « Sermon dans la plaine » (Lc 6,20-49), mais certaines paroles du Sermon sur la montagne de Matthieu ont leur parallèle ailleurs dans l’évangile de Luc.

La composition soignée des thèmes du sermon n’est probablement pas due uniquement au travail rédactionnel de Matthieu; celui-ci semble avoir eu à sa disposition, entre autres sources, un schéma de discours de Jésus. La forme de cette source aurait pu être la suivante : quatre béatitudes (Mt 5,3-4; 6,11-12), une section sur la justice nouvelle avec des exemples (5,17. 20-24. 27-28. 33-48), une section sur les bonnes œuvres (6, 1-6. 16-18) et trois mises en garde (7,1-2. 15-21. 24-27). Contrairement au sermon de Luc, celui de Matthieu ne s’adresse pas seulement aux disciples mais à la foule.

La formule « Heureux ceux qui… » employée dans l’Évangile d’aujourd’hui apparaît souvent dans l’Ancien Testament, dans la littérature sapientielle et dans les psaumes. Quoique modifiées par Matthieu, la première, la deuxième, la quatrième et la neuvième béatitudes ont un parallèle chez Luc (Mt 5,3//Lc 6,20; Mt 5,4//Luc 6,21; Mt 5,6//Lc 6,21a; Mt 5,11-12//Lc 5,22-23). Les autres ont été ajoutées par l’évangéliste, qui les a probablement rédigées.

Le sens des béatitudes

Les béatitudes sont la grande charte de la vie chrétienne. Elles révèlent la justice ultime de Dieu et évoquent l’attitude prophétique de Jésus qui tend la main à ceux qui vivent en marge de la société. Bien des gens – les malades, les paralytiques, les pauvres et les affamés – se sont pressés autour de Jésus sur le versant de cette colline de Galilée. Dans ce cadre biblique saisissant qui domine la mer, Jésus met en œuvre la justice biblique en proclamant les béatitudes. La justice authentique est une affaire d’engagement personnel envers les malades, les handicapés, les pauvres et les affamés. Les foules qui écoutaient Jésus furent frappées de stupeur parce qu’il parlait avec autorité, avec la force de qui connaît la vérité et la propose librement aux autres. C’était un maître sans égal.

Le texte de l’Évangile d’aujourd’hui est évidemment l’un des passages qu’on aime bien utiliser pour diverses célébrations liturgiques, mais combien d’auditeurs comprennent vraiment la radicalité de ce qui est promulgué ici, combien se rendent compte que les béatitudes ne sont pas simplement une belle introduction au Sermon sur la montagne mais constituent en fait le fondement de tout l’enseignement de Jésus ? Nous avons souvent du mal à comprendre et à expliquer le sens des béatitudes sauf pour voir en elles un message de solidarité, de compassion et de bénédiction. La langue araméenne, celle que parlait Jésus, peut nous aider à saisir plus profondément l’enseignement de Jésus. Le mot « heureux » traduit le terme « makarioi » dans le Nouveau Testament grec. Si nous remontons au lexique araméen, nous découvrons le mot « ashraï », du verbe « yashar ». Ashraï n’a pas de connotation passive. Il a plutôt le sens « prendre le bon chemin pour arriver au bon endroit; faire demi-tour, se repentir; devenir droit ou juste ».

En essayant de retrouver les mots araméens que Jésus aurait prononcés, nous pourrions traduire les béatitudes comme suit : « Debout, en avant, faites quelque chose, bougez-vous, vous qui avez faim et soif de justice; vous qui désirez la paix… » Cette formulation reflète mieux les paroles et l’enseignement de Jésus. Ce que nous l’entendons nous dire, c’est : Debout, arrêtez de vous plaindre, faites quelque chose pour les sans-abri, pour les pauvres, pour ceux et celles qui sont découragés et déprimés autour de vous. « Debout, en avant, faites quelque chose, grouillez-vous », dit Jésus à ses disciples et à nous aussi. C’est de cette façon que les béatitudes révèlent la justice ultime de Dieu et sa solidarité avec la condition humaine.

Il s’agit pour nous de prendre les béatitudes comme un miroir dans lequel examiner notre vie et notre conscience. « Est-ce que je suis pauvre en esprit ? Est-ce que je suis humble et miséricordieux ? Est-ce que j’ai le cœur pur ? Est-ce que j’apporte la paix ? Suis-je « bienheureux », « heureux » ? Jésus ne nous donne pas seulement ce qu’il a mais aussi ce qu’il est. Il est saint et il nous rend saints.

Un devis de sainteté

Les béatitudes sont aussi une recette de sainteté extrême. La sainteté est un mode de vie qui suppose engagement et action. Ce n’est pas une attitude de passivité mais plutôt un choix continuel pour approfondir notre relation avec Dieu et laisser ensuite cette relation guider toutes nos actions dans le monde.

Hommes et femmes des béatitudes

Les béatitudes ont été vécues, mises en pratique dans la vie de Jean-Paul II. Lui-même aura été un témoin extraordinaire qui, par son dévouement, ses efforts héroïques, ses longues souffrances et sa mort, a transmis aux hommes et aux femmes de notre temps la force du message de l’Évangile. Une large part du succès du message du pape vient de ce qu’il était entouré d’une nuée de témoins qui l’ont épaulé et l’ont soutenu pendant sa vie. En près de 27 ans de pontificat, il a donné à l’Église 1338 bienheureuses et bienheureux et 482 saintes et saints.

Le 2 avril 2005, il rendit l’âme sous les yeux du public et le monde entier s’arrêta pendant plusieurs jours. Le 8 avril 2005, le cardinal Josef Ratzinger annonça au monde que le Saint Père nous regardait et nous bénissait « depuis la fenêtre de la maison du Père ». Le dimanche 27 avril 2014, neuf ans à peine après son retour à la maison du Père, l’Église a confirmé officiellement ce que nous sommes nombreux à savoir depuis longtemps, soit qu’il n’est pas seulement « Santo subito » (à canoniser tout de suite !) mais « Santo sempre » (saint à jamais). Apprenons de « Papa Wojtyla » à franchir des seuils, à jeter des ponts et à proclamer l’Évangile aux gens de notre temps. Devenons des hommes et des femmes des béatitudes et demandons la grâce de recevoir un peu de la fidélité du témoignage de Pierre et de l’audace de la proclamation de Paul, qui ressortaient avec une telle vivacité chez Karol Wojtyla, le pape Jean-Paul II.

À la rencontre de la Parole de Dieu dans l’Écriture

Nous poursuivons aujourd’hui notre réflexion sur l’Exhortation apostolique Verbum Domini, que le pape Benoît a publiée à la suite du synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. Nous en sommes au paragraphe 72 :

S’il est vrai que la liturgie est le lieu privilégié pour la proclamation, l’écoute et la célébration de la Parole de Dieu, il est tout aussi vrai que cette rencontre doit être préparée dans le cœur des fidèles et surtout être approfondie et assimilée par eux. En effet, la vie chrétienne est caractérisée essentiellement par la rencontre avec Jésus-Christ qui nous appelle à le suivre. C’est pourquoi le Synode des Évêques a réaffirmé plusieurs fois l’importance de la pastorale dans les communautés chrétiennes comme cadre dans lequel parcourir un itinéraire personnel et communautaire par rapport à la Parole de Dieu, de sorte que celle-ci soit vraiment au fondement de la vie spirituelle. Avec les Pères du Synode, j’exprime le vif désir que fleurisse « une nouvelle saison de plus grand amour pour la Sainte Écriture, de la part de tous les membres du Peuple de Dieu, afin que la lecture orante et fidèle dans le temps leur permette d’approfondir leur relation avec la personne même de Jésus ».

Dans l’histoire de l’Église, les recommandations des saints sur la nécessité de connaître l’Écriture pour grandir dans l’amour du Christ ne manquent pas. C’est un fait particulièrement évident chez les Pères de l’Église. Saint Jérôme, grand « amoureux » de la Parole de Dieu se demandait: « Comment pourrait-on vivre sans la science des Écritures, à travers lesquelles on apprend à connaître le Christ lui-même, qui est la vie des croyants ? ». Il était bien conscient que la Bible est l’instrument « par lequel Dieu parle chaque jour aux croyants ». Il conseille ainsi Leta, une matrone romaine, pour l’éducation de sa fille: « Assure-toi qu’elle étudie chaque jour un passage de l’Écriture… À la prière fais suivre la lecture, et à la lecture, la prière… Plutôt que les bijoux et les vêtements de soie, qu’elle aime les Livres divins ». Ce que saint Jérôme écrivait au prêtre Neposianus vaut aussi pour nous: « Lis fréquemment les divines Écritures; et même, que le Livre Saint ne soit jamais enlevé de tes mains. Apprends-y ce que tu dois enseigner ». À l’exemple du grand saint qui consacra sa vie à l’étude de la Bible et qui donna à l’Église sa traduction latine, la Vulgate, et de tous les saints qui ont placé au centre de leur vie spirituelle la rencontre avec le Christ, renouvelons notre engagement à approfondir la Parole que Dieu a donnée à l’Église. De cette façon nous pourrons tendre à ce « haut degré de la vie chrétienne ordinaire », souhaité par le Pape Jean-Paul II au commencement du troisième millénaire chrétien, qui se nourrit constamment de l’écoute de la Parole de Dieu.

« Même la plus petite personne peut changer le cours de l’histoire »

CNS photo/L’Osservatore Romano, handout

Alors que des dizaines de milliers de personnes –pour la plupart des jeunes femmes et des jeunes hommes- se rendent à Washington, vendredi le 27 janvier 2017 pour l’annuelle « Marche pour la vie », voilà une bonne occasion de réfléchir sur ce que nous faisons comme individus et comme communauté pour défendre la vie.

Le thème de la marche de cette année dans la capitale américaine est « Le Pouvoir de l’unité » inspiré des paroles prophétiques de J.R.R. Tolkien : « Même la plus petite personne peut changer le cours de l’histoire ». En effet, une seule personne peut faire la différence dans le monde, que ce soit dans la vie d’une seule ou de plusieurs. Malheureusement, aux États-Unis seulement, chaque année un million de bébés n’ont pas cette possibilité de vivre et de faire une différence dans notre monde. Construire une culture de la vie et mettre fin à l’avortement exigent l’implication de tous et chacun. En commençant dans notre propre famille et dans notre voisinage, nos efforts collectifs changeront les cœurs et les esprits, sauveront des vies et construiront une culture de la vie.

Plus tard cette année à Ottawa au mois de mai, des messes seront célébrées, de graves discours seront prononcés devant les édifices du gouvernement, deux grandes marches auront lieu sur les boulevards les plus importants des deux capitales de deux grandes nations. Pour les Américains, le rassemblement marque le 44e anniversaire de la décision Roe vs Wade de la Cour suprême des États-Unis laquelle a légalisé l’avortement, le 22 janvier 1973, dans tout le pays. Depuis cette décision, quelque 60 millions d’avortements ont été pratiqués aux États-Unis en toute légalité.

Une cohérente éthique de la vie

L’Église catholique romaine tient une éthique cohérente de la vie. L’Église offre un enseignement sur l’inviolabilité, la sacralité et la dignité de toute personne humaine. Toutefois, cette opposition à l’avortement et à l’euthanasie ne justifie pas l’indifférence envers ceux qui souffrent à cause la pauvreté, de la violence et de l’injustice. Peu importe ce qui s’oppose à la vie elle-même comme le meurtre, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et le suicide, peu importe ce qui viole la dignité de toute personne humaine tels que la mutilation, la torture ou le harcèlement psychologique, les tentatives de coercition de la conscience, peu importe ce qui insulte la dignité humaine tels que la vie dans des conditions inhumaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, la vente de femmes ou d’enfants, les conditions de travail indignes où des personnes sont traitées comme des instruments de profit plutôt que d’être traitées comme des personnes responsables, toutes ces réalités empoisonnent la société.

La vie et la dignité humaines rencontrent plusieurs obstacles dans notre monde contemporain, spécialement en Amérique du Nord. Lorsque la vie n’est pas respectée, pouvons-nous vraiment nous surprendre que d’autres droits soient éventuellement eux aussi menacés ? Si nous regardons avec attention les grandes tragédies des siècles passés, nous constatons qu’au moment où le libre marché renversait le communisme, il encourageait exagérément et en même temps le consumérisme et le matérialisme en infiltrant cultures et sociétés. Une population vieillissante, spécialement en Occident, conjuguée à une population active de plus en plus restreinte créent aujourd’hui un mouvement économique menant à l’euthanasie. Comme le disait saint Jean-Paul II : « un droit à la mort deviendra rapidement un devoir de mourir ».

Nous vivons aujourd’hui au milieu d’une culture qui nie la solidarité et prend une véritable forme de « culture de la mort ». Cette culture est fortement encouragée par des puissants courants culturels, économiques et politiques qui font la promotion de l’idée d’une société exclusivement centrée sur l’efficacité. C’est une guerre des forts contre les faibles. Il n’y a pas de place dans le monde pour quiconque, comme l’enfant à naître ou le mourant, est un élément faible de la structure sociale ou quiconque apparaît comme étant à la merci des autres et, de par sa condition, radicalement dépendant. Il n’y a pas de place pour celui ou celle qui ne peut communiquer que par le langage profond de l’affection et du partage. La vie humaine est une valeur sacrée et religieuse et elle concerne tout le monde, pas seulement les croyants.

L’avortement est la plus sérieuse des blessures que l’on peut infliger, non seulement à la personne et à sa famille qui devrait être un sanctuaire de la vie, mais également à la société et la culture, par ces mêmes personnes qui devraient plutôt être les promoteurs et les défenseurs de la société.

Le pape Benoît XVI et son ouverture à la vie

Dans son importante encyclique Caritas in Veritate (La Charité dans la vérité) publiée en 2009, le pape Benoît XVI s’est exprimé clairement sur la dignité et le respect de la vie humaine « qui ne peut en aucun cas être disjoint des questions relatives au développement des peuples » (no 28). Poursuivant son propos, Benoît XVI affirmait également que « dans les pays économiquement plus développés, les législations contraires à la vie sont très répandues et ont désormais conditionné les coutumes et les usages, contribuant à diffuser une mentalité antinataliste que l’on cherche souvent à transmettre à d’autres États comme si c’était là un progrès culturel. ». « L’ouverture à la vie est au centre du vrai développement. » écrivait le Pape. « Quand une société s’oriente vers le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver les motivations et les énergies nécessaires pour œuvrer au service du vrai bien de l’homme. Si la sensibilité personnelle et sociale à l’accueil d’une nouvelle vie se perd, alors d’autres formes d’accueil utiles à la vie sociale se dessèchent ».

Le pape Benoît XVI résumait très bien la présente crise économique en affirmant par ces paroles justes : « Les coûts humains sont toujours aussi des coûts économiques et les dysfonctionnements économiques entraînent toujours des coûts humains ». L’Église catholique romaine offre un enseignement sur l’inviolabilité, la sacralité et la dignité de la personne humaine : une vision intégrale à laquelle nous devons nous efforcer de correspondre si nous proclamons être « pro-vie ». Nous luttons pour garder une vision globale sans limiter notre regard en nous mettant des œillères.

L’opposition du pape François à l’avortement

Dans un discours brillant devant la Convention Suprême des Chevaliers de Colomb à San Antonio au Texas, il y a quelques années, le Cardinal Seán O’Malley, o.f.m. s’exprimait en ces termes :

« Certaines personnes pensent que le Saint-Père devrait parler davantage d’avortement. Je crois qu’il parle de l’amour et de la miséricorde offerts à toute personne et qui est le contexte dans lequel se situe l’enseignement de l’Église sur l’avortement. Nous nous opposons à l’avortement, non pas parce que nous sommes déplaisants ou démodés mais parce que nous aimons les personnes. C’est ce que nous devons montrer au monde […] Nous devons être de meilleures personnes, nous devons aimer tout le monde, même ceux qui défendent l’avortement. Ce n’est que si nous les aimons que nous serons en mesure de les aider à découvrir la sacralité de la vie d’un enfant à naître. Seul l’amour et la miséricorde peuvent ouvrir leurs cœurs endurcis par l’individualisme de notre époque ».

Sous le regard attentif du Christ

Le pape François a condamné catégoriquement l’avortement et l’euthanasie. Cependant, il ne met pas l’accent sur les arguments philosophiques, scientifiques et légaux que l’on entend habituellement. Sa critique fait plutôt appel directement au visage du Christ. « Chacun de nous est invité à reconnaître dans les personnes fragiles le visage du Seigneur, qui, dans sa chair humaine, fait l’expérience de l’indifférence, de la solitude auxquelles nous condamnons souvent les plus pauvres. »

La condamnation de l’avortement fait un parallèle avec l’enfant Jésus dont la mort était souhaitée par Hérode avant même sa naissance. « Chaque enfant non encore né et injustement condamné à être avorté porte sur lui le visage de Jésus-Christ, porte le visage du Seigneur, qui, avant et après sa naissance, a fait l’expérience d’être rejeté par le monde ». De façon similaire, la condamnation de l’euthanasie pointe en direction du visage du Christ présent dans les personnes âgées ciblées pour être éliminées. « Chaque personne, même les infirmes ou ceux qui sont à la fin de leurs jours, portent le visage du Christ. Ils ne peuvent être mis au rebut ».

Être pro-vie est l’une des plus profondes expressions de notre baptême : nous nous tenons debout comme fils et filles de la lumière, vêtus de l’humilité et de la charité, pleins de conviction et de détermination, nous disons la vérité avec fermeté, sans jamais perdre la joie ou l’espoir. Être pro-vie ne peut être l’exclusivité d’un parti politique ou d’un quelconque côté de l’éventail politique. C’est une obligation pour tous et toutes : gauche, droite et centre ! Si nous sommes pro-vie, nous ne devons pas maudire la culture qui nous entoure mais plutôt nous y engager. Nous devons voir les autres comme Jésus les voit et nous devons les aimer inconditionnellement, même ceux qui nous font obstacle.

Le test ultime pour voir si nous sommes pro-vie ne consiste pas seulement dans le fait de participer à des manifestations ou à des marches dans les grandes villes du monde. Le test réel est ce que nous faisons pour la vie durant les 364 autres jours de l’année et des petits et grands efforts que nous déployons pour nous opposer de manière consistante et systématique à tout type de meurtre, génocide, avortement, euthanasie, auto destruction volontaire et toute violation de la conscience ou de la dignité humaine. Comment défendons-nous ceux qui endurent des conditions de vie inhumaines, ceux qui sont arbitrairement emprisonnés, déportés, victimes de l’esclavage, de la prostitution, du trafic humain ou qui souffrent d’indignes conditions de travail ? Toutes ces choses empoisonnent la société. Prions pour que nous ayons une forte et authentique éthique de la vie.

Restons debout pour défendre la vie et voyons dans le visage du Christ dans celui des plus faibles et des plus vulnérables de nos sociétés. Ces paroles et ces réflexions devraient être notre unique inspiration et notre raison de marcher pour la vie de toutes les façons possibles peu importe où nous sommes.