Embrasser l’authentique « Science de la Croix »

Vendredi saint – 30 mars 2018

Chaque année le Vendredi saint, nous lisons la Passion selon saint Jean. Tout au long de cet envoûtant et émouvant récit, il y a une emphase sur la souveraineté de Jésus jusque dans sa mort. Comme nous contemplons le mystère de Jésus crucifié, nous apprenons de sa souffrance et sa mort combien importante était la place de cette personne au milieu de nous. Nous sommes invités à prendre conscience de la mort tragique de Jésus dans le contexte de nos propres épreuves, douleurs et morts. La croix de Jésus est un message, une parole pour nous. Un signe de contradiction, un signe de victoire, et nous contemplons la croix et répondons dans la foi au message de vie qui en découle, un message qui apporte guérison et réconciliation. Comme la Croix est élevée, d’une façon étrange et mystérieuse, nous la regardons et trouvons force et espoir au milieu de nos propres luttes.

Ecce Homo « Voici l’Homme »

Jésus crucifié est le symbole de ce que l’humanité fait de la bonté: nous la tuons. Ce n’est pas le diable qui nous fait peur mais la bonté. Dans la Passion de saint Jean, Ponce Pilate présente Jésus au peuple avec les mots : « Voici l’Homme » (Jean 19,5) Quelle incroyable expression pour décrire le paradoxe de la personne et de la mission du Fils de Dieu !

Ecce Homo – Il a tellement bien intégré notre humanité qu’il était pleinement homme et vraiment un modèle pour chacun en nous montrant comment être pleinement humain pour être authentiquement saint.

Ecce Homo – Qui a vécu pour les autres, les guérissant, les rétablissant et les aimant pour la vie.

Ecce Homo – Qui a eu le courage de choisir des femmes comme disciples et amies proches.

Ecce Homo – Qui a revendiqué avoir une relation unique, personnelle, avec le Dieu d’Israël qu’il a appelé « Abba ».

Ecce Homo – Qui est venu dans le monde comme celui qui est sans péché le juste, le parfait, le saint, et ses semblables, les humains l’ont tué. À la fin, nous détruisons et tuons l’être humain parfait, celui que nous avons tant désiré et aimé.

Depuis le tout début de nos vies, nous sommes dans les ténèbres animés de cette force auto-destructrice, ce péché fondamental d’être insensible à la bonté humaine. N’est-ce pas ce que nous voulons dire quand nous parlons de péché originel, cette capacité illimitée en nous pour l’auto-destruction et la haine de soi ?

Dans sa mort, Jésus nous sort de nous-mêmes

Dans les Synoptiques, Jésus est arraché de sa famille, de ses disciples et amis qui n’ont plus l’occasion de le revoir jusqu’à ce qu’il surgisse de la mort. Mais les choses sont différentes dans l’Évangile de Jean où Jésus a l’opportunité de dire adieu, au moins à sa mère et à l’un de ses disciples, réunis au pied de sa croix. Avant de mourir sur la Croix, Jésus charge son disciple bien-aimé de prendre soin de sa mère et sa mère de s’occuper de ce disciple.

« Voici ton fils, Voici ta mère ! » Jésus nous tourne hors de nous-mêmes vers les personnes avec lesquelles nous n’avons pas de liens de sang, les identifiant comme nos mères, pères, sœurs ou frères spirituels.

A travers sa mort, Jésus fait tomber les barrières entre les personnes et crée une nouvelle famille grâce au pouvoir qui coule de sa mort pour l’humanité. Même l’inclinaison de sa tête au moment de sa mort peut être interprétée comme un signe dans leur direction. La vie jaillit de la mort de Jésus, pour ceux qui le suivent.

La Science de la Croix

En ce jour, la mort de Jésus nous invite tous, spécialement les chrétiens et les juifs, au nom de notre communion les uns avec les autres, à une reconnaissance de cette terrible destruction du monde.
Rien ni personne ne peut nous éloigner plus longtemps de cette communion. Rien ne peut enlever notre sentiment d’appartenance, en participant et en étant les bénéficiaires de la rencontre salvatrice de Dieu avec Israël et avec le monde brisé, qui se produit dans la crucifixion de Jésus, que nous, chrétiens, croyons être le fils d’Israël et Fils de Dieu.

Vendredi saint, souvenons-nous d’une femme juive, Édith Stein, qui a aimé la Croix et a embrassé sa contradiction et son mystère tout au long de sa vie. Il y a une merveilleuse sculpture en bronze, grandeur nature d’Édith Stein au centre de la ville allemande de Cologne, près du séminaire de l’archidiocèse. La sculpture représente Édith Stein à trois moments critiques de sa vie. Le premier quand elle est jeune, philosophe juive et professeure, étudiante d’Edmond Husserl. Édith est représentée en profonde méditation avec une étoile de David appuyée contre son genou.
La deuxième représentation de la jeune femme montre Edith divisée en deux. L’artiste montre son visage et sa tête presque divisés. Elle est passée du judaïsme à l’agnosticisme et même à l’athéisme. Une recherche douloureuse de la vérité.

La troisième représentation décrit Édith Stein en tant que Sr Thérèse Bénédicte de la Croix et elle tient dans ses bras le Christ crucifié: “Thérèse bénie par la Croix” comme le nom l’indique. Elle est passée du judaïsme au christianisme en passant par l’athéisme. Dans sa biographie, se trouve un moment poignant de la période critique de sa vie, à Breslau, quand elle va sortir du judaïsme. Avant son entrée officielle au Carmel de Cologne, elle a dû affronter sa mère juive. Sa mère dit à sa fille: « Édith, ne penses-tu pas que tu puisses être religieuse aussi dans la foi juive? »

Édith lui répondit: «  Bien sûr, quand vous n’avez rien connu d’autre. » Alors désespérée, sa mère lui a répliqué : « Et toi, pourquoi le sais-tu ? Je ne veux rien dire contre lui. Il était certainement un homme très bon, mais pourquoi est-il devenu Dieu? »

Les dernières semaines chez elle et au moment de la séparation furent très pénibles. Il était impossible de faire comprendre son choix à sa mère, même un peu. Édith écrivit: « et cependant je franchis le seuil de la maison du Seigneur dans une profonde paix. »

Comme Édith Stein, nous rencontrons Jésus et sa Croix, et nous avons connu quelque chose d’autre. Nous avons rencontré Quelqu’un d’autre: L’Homme de la Croix. Nous n’avons pas d’autre alternative que d’aller à lui. Après son entrée au Carmel, Édith continua d’écrire un grand ouvrage sur la Croix, « La Science de la Croix ». Elle et sa sœur furent déportées de Cologne à Echt en Hollande et elles partirent avec d’autres juifs pour Auschwitz où elles furent brulées par le diabolique régime nazi, le 9 août 1942.

En ce Vendredi saint nous nous rassemblons en tant que communauté chrétienne autour du « Voici l’Homme – Ecce Homo » et nous contemplons Jésus qui prend tous nos péchés et manquements pour que nous puissions expérimenter la paix et la réconciliation avec Celui qui l’envoie. Si nous n’avons pas vraiment rencontré et adopté l’Homme de la Croix, nos efforts sont vains. La validité de tous nos efforts est déterminée par notre actualisation de Jésus en Croix chaque jour, en laissant le Mystère Pascal transfigurer nos vies. La Croix de Jésus nous enseigne que tout ce qui aurait pu rester de laideur et de souvenirs passés est transformé en beauté, espoir et vie nouvelle.

En ce Vendredi saint, que la Croix soit notre vraie science, notre réconfort en ces temps troublés, notre refuge face au danger, notre sauvegarde dans le cheminement de notre vie, jusqu’à ce que le Seigneur nous accueille dans sa maison céleste. Continuons de nous marquer quotidiennement du signe de la croix, et d’être plus conscient de ce que nous faisons et professons vraiment avec ce signe :

« Au nom du Père »
Nous touchons nos esprits parce que nous savons si peu comment créer un monde de justice, de paix et d’espoir.

« Au nom du Fils »
Nous touchons le centre de notre corps pour accepter nos peurs et douleurs de notre propre passage de mort à la vie.

« Au nom de l’Esprit »
Nous touchons notre cœur pour rappeler qu’au centre de la Croix de Jésus, le cœur vulnérable de Dieu peut nous apporter guérison et salut.

Vérité et pieds nus du Jeudi saint

Jeudi saint – 29 mars 2018

Dans les deux traditions juive et chrétienne, manger et fêter sont beaucoup plus qu’une simple façon d’alimenter le corps, de goûter certains mets ou de célébrer un événement. Manger et festoyer sont devenus pour les deux traditions des rencontres avec des réalités transcendantes, une union avec le divin. Dans le Nouveau Testament, le propre ministère de Jésus se passe très souvent à table durant les repas. Certains disent que nous sommes toujours en train de manger avec Jésus dans les Évangiles!

Jésus assiste à de nombreux repas tout au long des 4 Évangiles: avec Lévis et ses collègues de bureau, avec Simon le Pharisien, avec Lazare et ses sœurs à Béthanie, avec Zachée et la foule à Jéricho, avec des parias et des centurions, avec des foules sur les collines de Galilée et chez ses disciples.

C’est finalement durant le dernier repas que Jésus nous laisse son cadeau le plus précieux: l’Eucharistie. La lecture des Écritures le Jeudi saint nous enracine profondément dans notre passé juif; célébrer la Pâque avec le peuple juif, recevant de saint Paul ce qui lui a été transmis, c’est-à-dire le banquet eucharistique tout en regardant Jésus carrément en face quand il s’agenouille devant nous pour nous laver les pieds en humble service. Au lieu de nous présenter l’un des récits de l’évangile synoptique de l’institution de l’Eucharistie, l’Église nous offre l’attitude dérangeante du Maître agenouillé devant ses amis, lavant leurs pieds en geste d’humilité et de service.

Imaginez la scène ! Comme Jésus noue une serviette autour de sa taille, prend un pichet d’eau, s’abaisse et commence à laver les pieds des disciples, il enseigne à ses amis que la libération et la nouvelle vie s’atteignent non en présidant au-dessus des multitudes de trônes royaux, ni par la quantité de sacrifices sanglants offerts sur les autels du temps, mais en marchant avec le marginal et le pauvre et en les servant comme celui qui lave les pieds au cours du voyage.

Durant cette nuit sainte de l’« institution », lorsque Jésus but la coupe de son sang et s’abaissa pour laver les pieds, il instaura une nouvelle et dynamique alliance commune entre ses disciples et nous.  C’est comme si l’histoire entière du salut se terminait cette nuit, juste quand cela commence; avec les pieds nus et la voix de Dieu nous parlant à travers sa propre chair et sang: « Ce que j’ai fait pour vous, vous devez le faire aussi. » Le lavement des pieds est l’intégrale de la dernière Cène. C’est la manière de Jean de dire à ceux qui suivent Jésus tout au long des âges: « Vous devez vous souvenir de son sacrifice dans la messe, mais vous devez aussi vous souvenir de sa demande d’aller servir le monde. »

Au la dernière Cène, Jésus nous enseigne que la vraie autorité dans l’Église vient de l’acte de servir, de donner notre vie pour nos amis. Sa vie est une fête pour le pauvre et les pécheurs. Cela doit être la même chose pour ceux qui reçoivent le corps du Seigneur et son sang. Nous devenons ce que nous recevons dans ce repas et nous imitons Jésus dans ses actes de libération, ses mots de guérison et ses gestes d’humble service. De l’Eucharistie doit jaillir un certain style de vie communautaire, une authentique empathie pour nos voisins et pour les étrangers.

En définitive, la célébration de l’Eucharistie nous projette toujours vers l’avant, comme nous le professons dans l’anamnèse après la consécration durant la messe: « Quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, jusqu’à ton retour dans la gloire. »

Le pouvoir transformateur d’un repas

Chaque année au moment du Jeudi saint, j’essaie de prendre le temps de regarder l’un de mes films préférés, Le Festin de Babette. C’est une histoire d’ouverture des cœurs dans une petite communauté puritaine sur la côte norvégienne grâce à la générosité d’une cuisinière française.

Le film dirigé par Gabriel Axel, a reçu le prix en 1986 pour le meilleur film étranger et sa fidèle adaptation de la nouvelle de 1958 d’Isaac Dinesen Babettes gæstebud. Il a été nommé « icône cinématographique de l’Eucharistie » parce qu’il explore l’amour et la générosité dans le contexte d’un repas ainsi que la capacité du repas à transformer les vies.

Voici l’intrigue. Au 19e siècle au Danemark, deux sœurs vivent dans un village isolé avec leur père, pasteur honorable d’une petite église protestante qui est pratiquement une secte tournée sur elle-même. Bien qu’elles aient, chacune leur tour, eu la possibilité de quitter le village, les sœurs ont choisi de rester avec leur père, de le servir ainsi que l’église.  Après quelques années, une jeune réfugiée, Babette, frappe à leur porte, les supplie de la prendre et s’engage à travailler pour elles comme servante, maîtresse de maison, cuisinière. Babette arrive avec une lettre d’un chanteur français qui avait passé du temps dans cette région, était tombé amoureux d’une des sœurs puis était parti, déçu. La lettre recommande Babette à ces « bonnes personnes » et mentionne qu’elle peut cuisiner. Durant une douzaine d’années, Babette cuisine très simplement des repas auxquels les sœurs sont accoutumées.

Au bout des 12 ans de service dans cette famille, Babette gagne à la loterie française, un prix de 10 000 francs. Au même moment, les sœurs planifient de célébrer les 100 ans de leur père, le fondateur de leur petite secte chrétienne. Elles s’attendent à ce que Babette les quitte avec son argent, au contraire à leur grande surprise, elle leur offre de cuisiner un repas pour cet anniversaire. Bien que les deux sœurs soient secrètement inquiètes au sujet de ce que Babette, une catholique et une étrangère, pourrait bien faire, elles l’autorisent à aller de l’avant. Babette utilise juste la petite ouverture, une modeste célébration, pour cuisiner une tempête et les dégâts du naufrage dans la vie des sœurs et avec leur communauté par une outrageuse générosité.

Dieu est toujours prêt, cherchant la plus petite ouverture, dans un sens, priant pour que nous le remerciions avec joie d’accepter son offrande! La vie du Christ commence avec le plus petit mouvement de notre part, juste l’allusion d’une ouverture et Dieu fait un pas et nous submerge par sa réponse. Quand nous acceptons, Dieu prend en main la cuisine, nous inondant de grâce sur grâce. Les plus grands mets français ne sont rien comparés aux cadeaux que Dieu nous a accordés, spécialement dans le don ultime de Lui-même dans l’Eucharistie.

À la fin, le festin de Babette produit des effets étonnants. Les membres de la communauté se sont réconciliés les uns avec les autres. Les invités au Festin de Babette ont rencontré le divin et reçu en plénitude à travers l’acte physique de manger. «Le festin de Babette » est un chef d’œuvre qui peut nous aider à explorer la divine générosité divine à travers l’image d’un repas, sa qualité transformante, ses gestes de service humble et aimant et ses fruits de réconciliation et de pardon qui prennent place autour de la table. Pas étonnant que ce film me rappelle un autre repas qui prit place dans une chambre haute à Jérusalem des siècles auparavant.

Réflexion Sur Le Bienheureux Oscar Romero

Le peuple brandit une bannière de Mgr Oscar Romero de San Salvador, au Salvador, le 22 mars 2014. Photo de CNS / par Roberto Escobar, EPA

Qui Terminer L’Eucharistie? Réflexion Sur Le Bienheureux Oscar Romero par P. Thomas Rosica, c.s.b.

« Martyr » est le mot grec qui désigne le « témoin »

L’Église catholique déclare martyres les personnes assassinées pour avoir refusé de renoncer à leur foi, souvent lors de persécutions antichrétiennes. Une fois déclaré(e) « martyr(e)s », le candidat ou la candidate à la béatification n’a plus à produire de miracle que le Vatican puisse attribuer officiellement à son intercession. Il faut généralement un second miracle pour la canonisation. Pour qu’il y ait martyre, on doit pouvoir supposer que l’assassin a agi par haine de la foi au Christ de sa victime, ce qui fut le cas de nombreux martyrs chrétiens assassinés en Amérique latine et ce qui est le cas des personnes exécutées aujourd’hui au Moyen-Orient par des extrémistes islamiques. Si autrefois l’expression in odium fidei (par haine de la foi) ne portait que sur la foi, elle recouvre aujourd’hui les enjeux majeurs de la charité, de la justice et de la paix.

Mgr Romero pose pour une photo ne portant pas de date.Photo de CNS / par Octavio Duran

Un des plus grands exemples de martyre chrétien des dernières décennies est celui d’Oscar Arnulfo Romero y Goldamez, né en 1917 dans la petite ville Ciudad Barrios, dans les montagnes du Salvador près de la frontière hondurienne. Jeune prêtre, le père Romero a travaillé dans une paroisse de campagne avant de prendre la responsabilité de deux séminaires. En 1967, il était nommé secrétaire général de la Conférence épiscopale du Salvador.

Oscar devint évêque en 1970 quand il fut ordonné auxiliaire de l’archevêque de San Salvador, déjà avancé en âge. Trois ans plus tard, il devenait archevêque de San Salvador. Un mois après son inauguration, le père jésuite Rutilio Grande, curé d’une paroisse rurale et grand ami de Romero, était assassiné par des agents de l’État. Cet événement tragique allait avoir une influence aussi profonde que durable sur la vie et le ministère d’Oscar.

L’agitation augmentait dans le pays, car les gens prenaient conscience des graves injustices sociales qui pesaient sur l’économie paysanne. La chaire de Romero devint une source de vérité quand l’État censura l’information. L’archevêque mit sa vie en jeu en se portant à la défense des pauvres et des opprimés. Il allait chez les gens et les écoutait. « Je suis un pasteur, disait-il, qui a commencé à découvrir avec ses gens une vérité aussi belle que difficile : notre foi chrétienne exige que nous nous immergions dans ce monde. »

Romero fut brutalement assassiné le 24 mars 1980 par un escadron de la mort de droite, alors qu’il célébrait la messe. Il fut exécuté parce que, semaine après semaine, il disait la vérité sur la violence que subissaient les plus pauvres : arrêtés, disparus, assassinés, menacés. Ses assassins étaient probablement des catholiques baptisés – la population du Salvador est en grande majorité catholique – qui s’opposaient farouchement à sa dénonciation de la répression des pauvres par l’armée, au début de la guerre civile qui allait déchirer le pays de 1980 à 1992. Les derniers mots de Romero dans l’homélie qu’il prononça quelques minutes avant de mourir expliquaient à l’assemblée la parabole du blé qui meurt. « Ceux qui se donnent au service des pauvres par amour du Christ vivront comme le grain de blé qui meurt. Il ne meurt qu’en apparence. S’il ne mourait pas, il resterait seul. La moisson lève à cause de la mort du grain de blé… »

Oscar Romero n’était pas théologien et n’a jamais pensé se rattacher à la Théologie de la libération, mouvement catholique radical né de Vatican II. Mais il partageait avec les membres de ce courant l’idée que l’Évangile est là pour protéger les pauvres. « Entre les puissants et les riches, d’un côté, et les pauvres et les vulnérables, de l’autre, où doit se situer le pasteur ? demandait-il. Je n’ai pas le moindre doute. Le pasteur doit être avec son peuple. » Cette décision était sage, sur le plan pastoral et politique, et elle était justifiée sur le plan théologique.
La spiritualité et la foi qui ont inspiré Romero dans sa lutte pour la vie découlent de sa foi au Dieu des vivants, qui est entré dans l’histoire humaine pour détruire les forces de mort et permettre aux forces de vie de guérir, réconcilier et relever ceux et celles qui cheminent dans la vallée de la mort. La pauvreté et la mort vont main dans la main. L’option morale fondamentale de Romero portait sur le dialogue et la violence. Le dialogue n’est pas affaire de compromis ou de négociation, mais de transformation. Les vérités les plus profondes ne deviennent accessibles que dans un échange patient qui édifie l’amitié et qui transforme les esprits et les cœurs. C’est le contraire de la violence.

Pour Romero, la méditation de la Parole de Dieu comporte une expérience beaucoup plus troublante. Elle renverse notre identité étroite et superficielle, et nous libère pour vivre l’amitié avec Dieu et accueillir des interlocuteurs inattendus. « J’ai toujours voulu suivre l’Évangile, disait Romero, mais je ne savais pas où il me conduirait. »
Le 23 mai 2015, trente-cinq ans après son assassinat, Oscar Romero était béa-tifié lors d’une cérémonie à San Salvador. Sa cause de béatification et de canonisation avait été retardée pendant des années, surtout à cause de l’opposition d’ecclésiastiques latino-américains conservateurs qui craignaient qu’en associant sa figure à la théologie de la libération, on ne renforce un courant de pensée pour lequel l’enseignement de Jésus exige de ses disciples qu’ils luttent pour la justice sociale et économique. La béatification fut encore retardée parce qu’on discutait à savoir si Romero avait été tué par haine de la foi ou de ses positions politiques. Si c’était pour des motifs politiques, faisait-on valoir, impossible de le déclarer martyr de la foi.

Dans les derniers jours de son pontificat, le pape émérite Benoît XVI avait donné le feu vert à l’ouverture de la cause. Mais ce serait un pontife latino-américain, François d’Argentine, qui promulguerait que Romero était mort martyr de la foi, in odium fidei. Ce décret venait confirmer une nouvelle interprétation de la tradition, selon laquelle il est possible que des martyrs soient tués par des catholiques pratiquants, par haine du travail qu’ils font en faveur des pauvres et des défavorisés au nom de l’Évangile. La vie d’Oscar Romero était enracinée dans la Parole de Dieu, parole d’amitié. Elle nous invite à sortir de nos cocons, de la fiction de nos bulles spirituelles et de nos structures théologiques hermétiquement closes pour échapper à notre égocentrisme. Elle nous appelle à nous épanouir et à trouver le vrai bonheur dans un amour qui ne connaît pas de limites. N’est-ce pas là l’essence même de la joie de l’Évangile dont Romero a donné l’exemple et que l’évêque de Rome incarne aujourd’hui avec force pour le monde entier ?

Tué à l’autel, Oscar Romero n’a pas terminé la célébration de l’Eucharistie. La messe de ses funérailles a, elle aussi, été interrompue. Des coups de feu ont éclaté et la mort a fait irruption. Les fidèles ont dû chercher refuge dans la cathédrale. Le sang de Romero continue de crier, aujourd’hui encore, partout où des femmes et des hommes sont torturés, avilis, humiliés et exécutés, en particulier pour leur foi.

Nombreux sont ceux qui voient dans la « messe interrompue » de Romero le symbole de ce qu’il reste à faire au Salvador, en Amérique centrale et en Amérique du Sud et, partout où des gens souffrent dans le combat qu’ils mènent pour la libération. Qui terminera l’Eucharistie ? L’Eucharistie nous fait revivre le drame de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus Christ. Oscar Romero célébrait de façon rituelle ce qu’il avait fait toute sa vie : le don de lui-même avec le Christ en offrande pacifique pour que la terre soit réconciliée avec son Créateur et que les péchés soient pardonnés. Le bienheureux Oscar Romero donne espérance et consolation à la nouvelle vague des martyrs, aujourd’hui, et à tous ceux et celles qui se lèvent pour défendre la vérité. Voici qu’on a ouvert le procès de béatification de son ami, le père Rutilio Grande, s.j. – celui qui a inspiré son ministère en faveur des pauvres. Espérons et prions pour que la béatification de Romero ouvre la voie à celle d’autres martyrs d’Amérique latine et de diverses autres régions du monde.

Un texte du bienheureux Oscar Romero, dans La violence de l’amour, résume très bien le sens de sa béatification.

Pour l’Église, toutes les agressions contre la vie, la liberté et la dignité humaines sont une grande souffrance. L’Église, chargée de défendre la gloire de Dieu sur terre, croit qu’en chaque personne vit l’image du Créateur et que quiconque la bafoue fait offense à Dieu. Pour défendre les droits de Dieu et ceux de ses images, l’Église doit élever la voix. Elle reçoit autant de crachats aux visages, autant de coups de fouet, comme la croix de sa passion, tout ce que subissent les êtres humains, croyants ou non. Ils souffrent en tant qu’images de Dieu. Il n’y a pas de dichotomie entre l’homme et l’image de Dieu. Qui torture un être humain, qui agresse un être humain, qui outrage un être humain s’en prend à l’image de Dieu, et l’Église fait sienne cette croix, elle fait sien ce martyre.

Bienheureux Oscar Romero, Serviteur de Dieu Rutilio Grande, s.j., priez pour nous.

Cet extrait provient du magazine Sel et Lumière édition hiver 2015

La Passion de Jésus est notre raison d’espérer

Dimanche des Rameaux – 25 mars 2018

La Passion, la souffrance, la mort et la résurrection du Seigneur sont ces thèmes qui nous unissent en tant que peuple chrétien en Église durant la Semaine sainte. Cette année au dimanche des Rameaux, nous écoutons attentivement le récit des dernières heures sur terre de Jésus dans la Passion chez Marc.

Ce récit nous frappe par ses contrastes. Lorsque nous entendons à nouveau cette histoire émouvante, la Passion de Jésus pénètre l’engourdissement de nos vies. Cette semaine en particulier, nous avons une occasion privilégiée d’apprendre à partir de ce qui est arrivé à Jésus et de découvrir non seulement l’identité de ceux qui l’ont jugé, condamné et tué voilà bien longtemps, mais aussi de ce qui a tué Jésus. Le cercle vicieux de violence, brutalité, haine et jalousie continuent de Le crucifier aujourd’hui dans ses frères et sœurs de la famille humaine.

Zoom sur le récit de la passion dans Marc

Le compte rendu de Marc (Marc 11,1-10) de l’entrée de Jésus à Jérusalem est la version la plus réservée de cet événement dans le Nouveau Testament. Pour certaines raisons, l’évangéliste donne un rôle plus important à l’âne dans ce récit. C’était la coutume pour les pèlerins d’entrer à Jérusalem à pied. Seuls les rois et les gouverneurs traversaient la ville, le plus souvent sur de grands chars et chevaux, avec des processions ostentatoires, pour bien marquer leur présence. Jésus, roi d’une différente sorte, choisit de rentrer dans la ville, non sur un majestueux étalon, mais sur le dos d’une jeune bête de somme.

En étant conduit à travers la ville sur le dos d’un âne, Jésus vient comme un roi dont la règle n’est pas d’être servi, mais de servir. Son royaume n’est pas construit sur le pouvoir, mais sur la compassion et le service généreux. L’âne que Jésus monte nous renvoie aux paroles du prophète ancien Zacharie, qui annonce la scène 500 ans avant: « Fille de Sion, réjouis-toi, éclate en cris de joie, vois ton roi qui vient vers toi, triomphant et victorieux, humble et monté sur un âne… »

Dans le récit de la Passion de Marc, nous sommes témoins de l’angoisse de Jésus, totalement abandonné par ses amis et disciples. Jésus est résigné à son sort. Il ne répond pas à Judas quand il le trahit, ou à Pilate durant son interrogatoire. Dans Marc, Pilate ne fait pas d’effort pour le sauver, alors que ce procureur romain le fait dans les 3 autres évangiles.

Tout au long de son Évangile, Marc présente l’échec total des disciples à pourvoir tout support à Jésus ou même à comprendre ce qui arrive. L’énigmatique jeune disciple qui fuit nu dans la nuit quand Jésus est arrêté est un symbole puissant dans l’évangile de Marc sur ceux qui le suivaient, qui ont laissé famille et amis derrière eux pour suivre Jésus. Maintenant que le torchon brule, ils laissent tout derrière eux, mais pour fuir loin de Lui.

Quand nous nous remémorons les événements de cette première Semaine sainte, de la chambre haute à Gethsémani, du jugement rendu par Pilate au Golgotha, de la croix au tombeau vide, Jésus change complètement notre monde et son système de valeurs. Il nous apprend que la vraie autorité est trouvée dans le service dévoué et la générosité aux autres : la grandeur est centrée dans l’humilité, le juste et aimant sera exalté par Dieu à l’heure de Dieu

Point de vue sur la passion de Marc à travers les lunettes de la fidélité

Au milieu des récits de Marc de trahison et de violence, l’évangéliste insère une dramatique histoire d’une exquise fidélité. Quand Jésus visite Simon le lépreux à Béthanie sur les pentes du Mont des Oliviers, une femme anonyme brise puis ouvre une jarre en albâtre d’un parfum couteux et enduit la tête de Jésus d’une bonne, royale et biblique manière (14, 3-9). Comme le parfum de l’huile remplit la pièce, ceux qui sont avec Jésus sont choqués du geste extravagant de cette femme. Mais Jésus prend sa défense. Elle a accompli un acte de vraie fidélité et d’amour. Il leur dit, «elle a parfumé d’avance mon corps pour mon ensevelissement » (14, 8). A cause de cela, Jésus fait cette promesse, on fera mémoire d’elle partout où l’Evangile sera prêché (14, 9). Cette femme est la seule dans tout le Nouveau Testament à recevoir tous ces honneurs.

Tandis que ses disciples masculins manifestent clairement un palmarès d’échec, de trahison et d’abandon, cette femme anonyme incarne l’audace, le courage, l’amour et la fidélité. Quel exemple! Bien qu’elle ne puisse pas comprendre pleinement le sens de son acte symbolique et prophétique de l’onction, ni l’opportunité de son action, elle ne désire simplement qu’être avec lui et lui exprimer son attention et son amour prodigue.

Est-ce que ce n’est pas cela que chacun de nous est appelé à faire durant la Semaine sainte en particulier? N’est-ce pas aimer Jésus et être attentif à lui tout au long des mouvements tragiques finaux de la symphonie de sa vie terrestre, et au milieu de tous de ces déboires, échecs et trahisons de nos propres vies?  Nos vies doivent être comme la jarre de parfum dispendieux de cette femme, qui est versé si copieusement sur le Seigneur dans les derniers moments de sa vie sur terre.

Qui, sinon le Sauveur condamné?

À la fin du Chemin de croix au Colisée de Rome, le Vendredi saint de l’année jubilaire 2000, le pape Jean-Paul II a parlé avec des paroles émouvantes et puissantes:

« Qui, sinon le sauveur condamné peut pleinement comprendre la souffrance de ceux qui sont injustement condamnés?

Qui, s’il n’est pas le roi méprisé et humilié, peut rencontrer les attentes des hommes et femmes laissés pour compte qui vivent sans espoir ou dignité ?

Qui, sauf le fils de Dieu crucifié peut connaître la douleur et la solitude de tant de vies bouleversées et sans futur? »

Quel sauveur nous avons! Il comprend vraiment notre condition humaine.

Il marche avec nous et partage nos peines, solitudes et souffrance. Comment répondons-nous à tant d’amour mystérieux  et de solidarité authentique? Le dimanche de la Passion nous invite à avoir ce que Paul appelle « l’attitude de Jésus-Christ » (Philippiens 2, 6-11) dans sa Passion et sa mort. « Se vider » nous-mêmes, de nos propres intérêts, des peurs et besoins pour l’amour des autres. Puissions nous rejoindre ceux qui sont blessés pour les guérir et réconforter ceux qui désespèrent autour de nous en dépit de nos propres désaveux et trahisons.

Pendant les liturgies touchantes de la Semaine sainte, il nous sera donné la grâce spéciale de soutenir avec joie et espoir le mépris et le rejet, l’humiliation et la souffrance. De cette façon, la Passion de Jésus devient une raison d’espérer et un moment de grâce pour nous tous quand nous cherchons le règne de Dieu dans nos propres vies, même si cette recherche peut être solitaire et douloureuse.  La Semaine sainte nous donne la consolation et la conviction que nous ne sommes pas seuls.

Réflexion sur saint Joseph en son jour de Fête

Aujourd’hui j’aimerais vous offrir quelques réflexions en ce jour de fête de saint Joseph. Il est souvent dans l’ombre de la gloire du Christ et de la pureté de Marie. Mais, lui aussi, attend que Dieu lui parle pour lui répondre avec obéissance. Luc et Matthieu notent tous deux que Joseph descend de David, le plus grand roi d’Israël. L’Écriture nous donne une information essentielle sur Joseph: il était « un homme droit. »

Joseph était un homme compatissant et attentionné. Lorsqu’il découvre que Marie est enceinte tout juste après leurs fiançailles, il savait que l’enfant n’était pas le sien mais il n’était pas encore conscient qu’il était le Fils de Dieu. Il projetait de rompre avec Marie, selon la loi de l’époque, mais il était soucieux pour sa sécurité. Joseph était aussi un homme de foi, obéissant à ce que Dieu lui demandait sans en connaître la finalité. Quand l’ange lui apparut en songe pour lui dire la vérité au sujet de l’enfant que Marie portait, Joseph, sans attendre et sans question ou souci des commérages, prit Marie pour femme. Lorsque l’ange revint encore pour l’avertir du danger, il quitta immédiatement ce qu’il avait, sa famille et ses amis, et il s’enfuit dans un pays étranger avec sa femme et son bébé. Il attendit en Egypte jusqu’à ce que l’ange lui dise qu’il pouvait rentrer.

On nous a dit que Joseph était un charpentier-menuisier, un homme qui travaillait pour soutenir sa famille. Joseph n’était pas un homme riche, car lorsqu’il monta au temple avec Jésus pour la circoncision et la purification de Marie, il offrit en sacrifice deux tourterelles ou une paire de pigeons, animaux autorisés seulement à ceux qui ne pouvaient payer un agneau.

Joseph nous révèle dans son humanité le rôle unique des pères de proclamer la vérité de Dieu par la parole et le devoir. Sa situation paradoxale de « père nourricier de Jésus » met l’emphase sur la paternité, qui est plus que le simple fait de génération biologique. Un homme est un père lorsqu’il s’investit lui-même dans la formation spirituelle et morale de ses enfants. Joseph est tout particulièrement conscient, comme tout père devrait l’être, qu’il servait en tant que représentant de Dieu le Père. Joseph a protégé et a pourvu au bien-être de Jésus et de Marie.

Joseph a donné un nom à Jésus, lui a appris comment prier, comment travailler et comment être un homme. Bien qu’aucun texte ni aucune parole ne lui soient attribués, nous pouvons être sûrs que Joseph a prononcé deux des mots les plus importants quand il nomma son fils « Jésus » et l’appela « Emmanuel ». Lorsque l’enfant est resté au temple, on nous dit que Joseph (avec Marie), le cherchèrent pendant trois jours, tout angoissés.

La vie de Joseph nous rappelle qu’une maison ou une communauté n’est pas construite sur le pouvoir et l’avoir mais sur la bonté; pas sur les richesses mais sur la foi, la fidélité, la pureté et l’amour mutuel.

Les défis actuels de la paternité et de la masculinité ne peuvent être compris si on les sort de la culture dans laquelle nous baignons. Le manque de paternité a un effet profondément alarmant sur les enfants. Combien de jeunes gens aujourd’hui ont été affectés par la crise de la paternité ? Combien ont été privés d’un père ou d’un grand-père? Ce n’est pas pour rien que saint Joseph est patron de l’Église universelle et patron principal du Canada. S’il y a une époque qui ait besoin d’un modèle fort du rôle masculin et du rôle de père c’est bien la nôtre. La fête de Saint-Joseph est un jour tout désigné pour supplier Joseph de nous envoyer de bons pères qui seront de bons chefs de famille.

Puisse saint Joseph faire de nous de bons prêtres, religieux et laïcs qui imiteront l’humble travailleur de Nazareth qui écoutait le Seigneur, conservait précieusement un « cadeau » qui n’était pas le sien, tout en montrant à Jésus comment le Verbe se fait chair et peut vivre parmi nous.

 

Contemplant le visage de Jésus

Cinquième dimanche du Carême, Année B – 18 mars 2018

Le 5ième dimanche de carême (Année B) nous invite à fixer notre regard sur Jésus, le prêtre modèle, souffrant, compatissant et solidaire de l’humanité. Premièrement, considérons l’Évangile de Jean au chapitre 12 : l’apogée du ministère public de Jésus. C’est le dernier acte officiel avant les événements de sa passion, dimanche prochain. Il y a les gentils, les non-Juifs, qui cherchent Jésus pour la première fois. Ils ne viennent pas simplement pour lui jeter un regard, avoir une « audience générale » avec lui, mais plutôt pour le « voir ». Dans l’évangile de Jean, « voir » Jésus c’est l’équivalent de croire en lui. Quelle simple et cependant combien stupéfiante demande : «Monsieur, nous voudrions voir Jésus » Jn 12, 21.

Au travers de la totalité des Écritures, hommes et femmes ont désiré voir Dieu, contempler son apparence, sa beauté et sa gloire. Combien de fois dans les psaumes demandons-nous de voir la face de Dieu ? « Que ton visage illumine ton serviteur » (Ps 119, 135). Non seulement nous supplions de voir le visage de Dieu, mais il nous est demandé de le faire. « Cherchez ma face », dit le Seigneur (Ps 27,8). Nous ne pouvons pas faire semblant, il nous est demandé de chercher la face de Dieu. Puis, commencent les lamentations. « Ne me cache pas ta face » (Ps 102, 2). « Pourquoi caches-tu ton visage, Seigneur ? » (13,2). Nous supplions, nous cherchons mais nous ne pouvons pas trouver le visage de Dieu. Ensuite nous sommes éperdus. Moïse, parlant comme un ami parle à un ami, a demandé à Dieu de voir son visage. Mais Dieu lui a répondu : « Tu ne peux pas voir mon visage; car personne ne pourra voir mon visage et vivre » (Exode 33,20).

Quand nous demandons dans les psaumes à voir le visage de Dieu, nous demandons de voir réellement Dieu comme il est vraiment, de contempler les profondeurs de Dieu. Dans le dernier chapitre du dernier livre des Écritures, il est écrit : « Ils verront sa face » (Apocalypse 22,4). Nous voyons le visage de Dieu révélé dans la personne de Jésus de Nazareth. Désirons-nous voir le visage de Dieu souvent ? Où trouvons-nous sa face aujourd’hui ? Que faisons-nous lorsque finalement nous voyons le visage de Jésus ?

« Voir Jésus » dans le jardin des souffrances

L’auteur de la lettre aux Hébreux est rempli des pensées et de la théologie de Paul et de Jean, mais il contemple aussi l’agonie de Jésus dans le jardin en lien avec les sacrifices offerts au temple et la prêtrise selon les Écritures. L’Ancien Testament n’a jamais imaginé de demander au grand prêtre d’être comme ses frères et sœurs, mais était au contraire soucieux de le séparer des autres. Une attitude de compassion envers les pécheurs semblait être incompatible avec la prêtrise de l’Ancienne Alliance. De plus, aucun texte n’a jamais spécifié que le grand prêtre serait libre de tout péché.

L’épitre aux Hébreux (5, 7-9) nous présente un type différent de prêtrise, celle d’une extraordinaire compassion et solidarité. Durant sa vie terrestre, Jésus a partagé notre chair et sang, pleurant dans ses prières et versant des larmes silencieuses. Il a expérimenté toutes nos difficultés. Il est un homme éprouvé ; il connaît notre condition de l’intérieur et de l’extérieur , c’est seulement par cela qu’il a acquis une profonde capacité à compatir. C’est la seule sorte de prêtrise qui fait une différence, et cela en vaut la peine depuis toujours.

Que cette image de Jésus nous enseigne-t-elle aujourd’hui ? Loin de créer un abysse entre Jésus-Christ et nous-mêmes, nos propres épreuves quotidiennes et faiblesses sont devenus le lieu privilégié de notre rencontre avec lui, et non seulement avec lui, mais avec Dieu lui-même. La conséquence en est que dès aujourd’hui, pas l’un de nous peut se pencher sur une situation douloureuse sans trouver que Christ est, par ce fait, de notre côté. Jésus était « écouté à cause de son autorité ou sa pieuse soumission ». Et nous recevons la consolation que nous aussi pourrons être écouté à cause de notre propre persévérance dans la prière, notre respect devant Dieu et notre pieuse soumission à sa volonté pour nous

Voir Jésus dans la souffrance et la mort du pape Jean-Paul II

Nous lisons aujourd’hui dans ce passage d’évangile que le les Grecs s’adressent en premier à Philippe qui est du village de Bethsaïde au bord de la Mer de Galilée. « Philippe alla le dire à André, puis ensemble ils le dirent à Jésus» (Jn 12,22). Pour voir Jésus, l’un doit être conduit à lui par un apôtre. Le témoignage de ceux qui ont vécu avec lui, à ses cotés, nous le montre et nous ne pouvons rien faire sans ce témoignage.

Nous avons besoin des écrits apostoliques, spécialement des Évangiles, transmis par la tradition, de laquelle nos parents, prêtres, diacres, enseignants, catéchètes, prêcheurs et autres croyants sont les témoins et les porteurs de la Bonne Nouvelle. Combien important et nécessaire est-il de reconnaître ces personnes-clés dans nos vies qui sont des témoins vivants et des liens à la tradition et à la Bonne Nouvelle de Jésus ! L’une de ces personnes pour des millions de gens dans le monde était Karol Wojtyla, l’homme que nous connaissons comme Jean Paul II.

En avril 2005, le monde assistait publiquement à l’agonie et à la passion de ce successeur de Pierre. Alors que nous commémorons le 13e anniversaire de la mort de Jean-Paul II le 2 avril, je ne peux pas m’empêcher de rappeler ces jours si émouvants et voir combien il nous a révélé le visage de Dieu et l’image de Jésus crucifié.

L’une des plus puissantes leçons qu’il nous a enseignées dans le crépuscule de son pontificat fut que chacun doit souffrir, même le Vicaire du Christ. Plutôt que de cacher ses infirmités, comme la plupart des gens font, il a laissé le monde entier voir ce qui lui arrivait. Au dernier moment de sa vie, l’athlète était immobilisé, la voix bourrue si distinctive s’est tue et la main, qui a produit tant d’encycliques, incapable d’écrire. Mais rien ne fit faiblir Jean-Paul II, même la maladie dégradante cachée derrière un masque de Parkinson ou ultimement, son incapacité à parler et se mouvoir. Beaucoup croient que le plus puissant message qu’il prêcha fut quand les mots et les actions lui manquaient.

L’un des moments inoubliables et formateurs de ces derniers jours eut lieu la nuit du Vendredi saint 2005, pendant que le Pape, assis dans sa chapelle privée au Vatican, regardait le chemin de Croix, diffusé à la télévision, depuis le Colisée de Rome. À la station commémorant la mort du Seigneur, une caméra montra le Pape embrassant la croix dans ses mains avec sa joue tout contre le bois. Son acceptation de la souffrance et de la mort n’eurent pas besoin de mots. L’image parlait d’elle-même.

Quelques heures avant sa mort, les derniers mots audibles du pape Jean-Paul II furent : « Laissez-moi aller à la maison du Père ». Dans l’intimité de la prière, alors que la messe était célébrée au pied de son lit et que les foules pleines de ferveur chantaient plus bas sur la place St-Pierre, il est mort à 21 h 37 le 2 avril. À travers sa passion publique, souffrance et mort, ce saint prêtre, successeur des Apôtres, et Serviteur de Dieu, nous a montré le visage de Jésus d’une manière remarquable.

Dans la vidéo ci-dessous, je vous offre une réflexion de Carême sur la résurrection de Lazare par Jésus de l’Evangile pour les scrutins des catéchumènes ainsi que le cinquième dimanche du Carême, Année A…

Le pape François…cinq ans plus tard

Beaucoup a été dit et écrit sur les cinq premières années du ministère pétrinien du pape François. L’ayant moi-même littéralement accompagné à l’intérieur du conclave qui allait élire le premier jésuite argentin comme évêque de Rome le 13 mars 2013, j’ai pu suivre de très près durant ces cinq années l’impact remarquable qu’il a eu sur l’Église et le monde. J’ai écouté ses admirateurs, ses disciples ainsi que ses critiques. Sachant que beaucoup plus pourrait être dit, j’aimerais toutefois offrir ces quelques réflexions.

Depuis mars 2013, notre Église est entrée dans une nouvelle ère. Le pape François brise les traditions catholiques quand il le veut puisqu’il est totalement libre des attachements désordonnés. Il a apporté au Siège de Pierre une touche de l’intelligence proprement jésuite. En choisissant le nom de François, il a affirmé le pouvoir de l’humilité et de la simplicité. Ce jésuite argentin ne témoigne pas seulement de la complémentarité des voies ignacienne et franciscaine, il manifeste aussi quotidiennement que l’esprit et le cœur se rencontrent dans l’amour de Dieu et du prochain. Enfin, François nous rappelle à quel point nous avons besoin de Jésus et de l’entraide que nous nous apportons les uns les autres tout au long de nos vies.

Ayant servi comme l’un des représentants officiels du Vatican durant l’historique transition papale de 2013, je me dois de revenir sur un texte prophétique de ce pontificat qui se déploie en ce moment sous nos yeux. Il s’agit d’une intervention d’un cardinal durant le pré-conclave des cardinaux faite le 7 mars 2013. Ce discours s’intitulait :  La douce et réconfortante joie d’évangéliser. Dans cette chambre haute, ce cardinal commença son discours en rappelant à ses frères évêques que « l’évangélisation est la raison d’être de l’Église » et que c’est pour cette raison qu’elle doit être « joyeuse et réconfortante ». C’est Jésus-Christ Lui-même qui nous appelle de l’intérieur. Ce même cardinal poursuivit en soulignant quatre points d’une grande simplicité et profondeur :

-Évangéliser implique un zèle apostolique. Évangéliser implique un désir de l’Église à sortir d’elle-même. L’Église est appelée à sortir d’elle-même et à aller vers les périphéries, non pas seulement au sens géographique mais aussi aux périphéries existentielles : vers ceux qui sont dans les périphéries du mystère du péché, de la souffrance, de l’injustice, de l’ignorance, vers ceux qui n’ont pas de religion, de pensée et qui sont de toutes les misères.

-Lorsque l’Église ne sort pas d’elle-même pour évangéliser, elle devient autoréférentielle et malade. (cf. La femme bossue de l’Évangile). Les maux qui frappent les institutions ecclésiales au long de l’histoire, ont leurs racines dans une attitude autoréférentielle, dans une sorte de narcissisme théologique. Dans le livre de l’Apocalypse, Jésus dit qu’il est à la porte et qu’il frappe. Évidemment, le texte fait référence à Celui qui cogne à la porte avec l’intention d’entrer mais je pense souvent aux fois où Jésus frappe de l’intérieur afin que nous le laissions sortir au-dehors. L’Église autoréférentielle garde Jésus pour elle-même et refuse de le laisser sortir.

-Lorsque l’Église est autoréférentielle sans s’en rendre compte, elle croit posséder sa propre lumière. Elle cesse d’être le mysterium lunae pour s’adonner à ce très grand mal de la mondanité spirituelle. L’Église autoréférentielle vit pour se glorifier elle-même. En termes simples, il y a deux images de l’Église : d’un côté, l’Église évangélisatrice qui sort d’elle-même : « À l’écoute de la Parole de Dieu avec révérence et proclamant la foi » (premières paroles de la Constitution dogmatique sur la Divine Révélation) et, de l’autre côté, l’Église mondaine qui vit à l’intérieur d’elle-même, par elle-même et pour elle-même. Cela éclaire notre conscience au regard des possibles changements et réformes qui doivent être mis de l’avant pour le salut des âmes.

Le cardinal ayant prononcé ces paroles était, à l’époque, archevêque de Buenos Aires et son nom, Jorge Mario Bergoglio. Son nouveau nom est François. Il est jésuite. Son humilité en a impressionné plus d’un autour du monde. Son style est devenu un message en lui-même. C’est l’aspect le plus radicalement évangélique de la réforme spirituelle de son pontificat. De fait, il a invité tous les catholiques et, spécialement le clergé, à rejeter le succès, la fortune et le pouvoir. Le père spirituel de François, Ignace de Loyola, insiste sur le fait qu’un jésuite ne doit jamais avoir un esprit anti-ecclésial et toujours être ouvert aux motions de l’Esprit Saint. L’engagement des jésuites à ne pas rechercher de charge ecclésiastique, même dans la Société de Jésus, est une conséquence de cette expérience. François a intériorisé à un point tel ces valeurs qu’il les applique aujourd’hui sans aucune hésitation à sa réforme de la Curie romaine.

Aux yeux d’Ignace, l’humilité est la vertu qui nous rapproche du Christ. En ce sens, le pape François paraît guider l’Église et éduquer le clergé à assimiler cette vérité fondamentale. François nous apprend que l’humilité est précisément essentielle pour rendre cette nouvelle évangélisation réelle et effective, tant à l’intérieur de l’Église que dans ses relations avec le monde. Le pape François travaille quotidiennement à rendre l’Église plus humble, tendre et miséricordieuse, une Église incarnée marchant aux côtés des gens sur le chemin; une Église qui écoute, discerne, accompagne, pardonne, bénit et qui s’exprime audacieusement et courageusement; une Église qui pleure avec ceux qui pleurent et qui se réjouit avec ceux qui se réjouissent; une Église qui fait tout pour résister aux tentations de réduire la foi à une morale; une Église qui résiste aux tentatives de désincarner le message et cette Personne qui est en son cœur même : Jésus-Christ; une Église qui s’efforce d’intégrer toute personne dans les communautés de foi. Selon le cœur et l’esprit du pape François, « une Église qui est capable de rendre la citoyenneté à tant de ses enfants qui sont exilés ».

Je ne pourrai pas non plus oublier ces paroles qu’il a adressées à ses frères évêques des États-Unis en septembre 2015, lors d’une rencontre en la cathédrale Saint-Mathieu de Washington DC. À cette occasion, François s’est exprimé sur sa vision du ministère presbytéral pour l’Amérique et le monde :

« Une Église qui sait se rassembler autour du foyer demeure capable d’attirer. Certes, pas n’importe quel feu, mais celui qui s’est allumé le matin de Pâques. C’est le Seigneur ressuscité qui continue à interpeller les pasteurs de l’Église à travers la voix timide de tant de frères : ‘‘Avez-vous quelque chose à manger’’ ? Il est nécessaire de reconnaître sa voix comme l’ont fait les Apôtres sur la rive de la mer de Tibériade (Cf. Jn 21, 4-12). Il est encore plus important de s’en remettre à la certitude que les braises de sa présence, allumées au feu de la passion, nous précèdent et ne s’éteignent jamais. Lorsque cette certitude fait défaut, on risque de devenir des amateurs de cendres et non des gardiens et des dispensateurs de la vraie lumière ainsi que de cette chaleur capable de réchauffer le cœur (Lc 24, 32) »[1]

Le plan de match du ministère pétrinien de François n’émane ni de Buenos Aires, ni de Rome, Loyola ou Assise. Il provient plutôt de Bethléem, Nazareth, Jérusalem, Galilée et Emmaüs. Là même où toute l’histoire a commencé ! Si plusieurs groupes ou individus dans l’Église semblent avoir de la difficulté avec le pape François, je me demande si, en fin de compte, ce n’est pas cette inspiration primordiale qui leur crée des difficultés.

En cette fin d’après-midi du 13 mars 2013, Jorge Mario Bergoglio a reçu l’appel à reconstruire, réparer, renouveler et guérir l’Église. Il y a ceux qui prennent plaisir à décrire le nouveau Pape comme un révolutionnaire audacieux envoyé pour secouer la barque. D’autres pensent qu’il est venu provoquer un immense naufrage. Toutefois, la seule révolution que le pape François a inaugurée est une révolution de la tendresse selon les mots qu’il a lui-même utilisés dans sa lettre majeure, « La joie de l’Évangile » (EG, no88).

En effet, plusieurs nomment ce Pape le « grand révolutionnaire ». La seule fois qu’il a utilisé ce mot « révolution » c’est dans l’exhortation Evangelii Gaudium au paragraphe 88 pour qualifier la révolution de la tendresse inaugurée lorsque le Fils de Dieu prit chair. Il me semble que François inaugure une autre révolution : celle de la normalité. Il est pour nous un exemple d’un comportement pastoral normal. Confronté à une telle attitude chrétienne normale, certains sont complètement déstabilisés. Cette réaction reflète nos propres comportements anormaux, cette envie très humaine de suivre les voies du monde plutôt que le chemin de l’Évangile; ce chemin qui mène à la sainteté et à la vie à venir. Le comportement normal du pape François est pour nous, à la fois, un défi, une consolation et à la fois une certaine tendresse que nous désirons depuis un long moment. Il est très exigeant lorsqu’il prêche sur la Miséricorde divine, lorsqu’il entre en relation avec des non-croyants, athées, agnostiques, sceptiques avec ceux qui sont aux limites de la vie, ceux-là mêmes qui pensent que le christianisme n’a rien à apporter au sens de la vie. Autant par le message provoquant et profond que contient tant Evangelii Gaudium, Laudato Sì and Amoris Laetitia, que par ses réflexions quotidiennes lors de ses simples célébrations eucharistiques en la chapelle de la maison Sainte-Marthe, François a réussi à se connecter et à rencontrer cette famille humaine qui a faim et soif d’un message d’espoir et de consolation.

Nous avons besoin de cette révolution de la tendresse, de la miséricorde et de la normalité maintenant plus que jamais. J’espère seulement et je prie afin que nous puissions nous en inspirer et l’imiter.

Père Thomas Rosica c.s.b.
PDG, Fondation catholique Sel et Lumière média
9 mars 2018

[1] http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2015/september/documents/papa-francesco_20150923_usa-vescovi.html

Nicodème à la recherche de l’« âme de la théologie »

Quatrième dimanche du Carême, Année B – 11 mars 2018

L’évangile du 4e dimanche de Carême (Année B) a pour caractéristique une conversation nocturne entre deux éminents professeurs de religion: d’une part un renommé « Maître en Israël » du nom de Nicodème et de l’autre, Jésus, que ce Nicodème appelle « Maître qui vient de la part de Dieu. »  Nicodème vint voir Jésus durant la nuit. Son rôle prééminent et sa position dans l’instance nationale appelée le Sanhédrin firent de lui le gardien de la grande tradition. Pour beaucoup, il était l’expert sur le sujet de Dieu !

Il est important de situer dans le contexte ce passage d’évangile de ce dimanche. La conversation entre Jésus et Nicodème est l’un des dialogues les plus significatifs du Nouveau Testament et cette visite secrète à Jésus la nuit suggère l’opacité de son incroyance. Cette visite et cette conversation sont enveloppées d’ambiguïté et le penchant de saint Jean pour les contrastes forts comme l’obscurité et la lumière peuvent être observés dans ce récit hautement symbolique.

Jésus parle à Nicodème du besoin d’expérimenter la présence de Dieu et de s’offrir à lui. Connaître Dieu, c’est beaucoup plus que de rassembler de l’information et des données théologiques à son sujet. En parlant de renaître d’en haut, Jésus ne signifie pas que nous devons rentrer dans le ventre de notre mère une deuxième fois, mais Jésus fait référence à une renaissance que seul l’Esprit de Dieu rend possible.

Le Fils de l’Homme, élevé pour nous guérir

Dans le texte de l’évangile du jour, Jésus dit à Nicodème et à tous ceux qui entendront ce récit dans les générations futures, que le Fils de l’Homme doit être élevé  pour que les gens puissent le contempler et trouver paix et guérison. Durant le séjour d’Israël dans le désert, les personnes furent affligées par un fléau : des serpents. Moïse a élevé un serpent sur un bâton et tous ceux qui le contemplaient recouvraient la santé. Tous deux, le serpent de bronze et Jésus crucifié, symbolisent le péché humain. Quand Jésus est « élevé »,  ce n’est pas seulement sa souffrance sur la croix qui est partagée. Le mot grec utilisé pour « élevé »  à une double signification : une élévation physique du sol comme la crucifixion ou une élévation spirituelle qui est une exultation.

Quelle leçon Nicodème nous enseigne-t-il aujourd’hui? Il nous alerte sur ce qui arrive quand on adhère à un système et que l’on essaie de « maîtriser  » la théologie, les Écritures, la tradition, les règles et les règlements. Il nous enseigne que les cours de religion et de théologie ne sont pas des substituts pour la foi et la croyance. Pour Nicodème, Dieu est plus que de l’information et des données. Dieu est  avant tout, un ami, un amant, un Seigneur et Sauveur, qui patiemment nous attend le jour, et même la nuit. Plutôt que d’approcher les Écritures comme quelque chose à maîtriser,  nous devons permettre à la Parole de Dieu de diriger nos vies.

Nous ne savons rien de plus au sujet de Nicodème, excepté que des mois après,  il est capable de différer l’inévitable affrontement entre Jésus et le Sanhédrin. Plus tard, Nicodème assiste Joseph d’Arimathie en récupérant le corps brisé de Jésus mort.

Nicodème et le Synode récent sur la Parole de Dieu

Je ne peux m’empêcher de lire l’histoire de Nicodème à la lumière du Synode des évêques au Vatican sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Eglise en octobre 2008. J’ai eu le privilège de servir au Vatican en tant qu’attaché de presse pour les médias de langue anglaise couvrant ce Synode des évêques à Rome. L’expérience fut comparable à une retraite très dense à travers les Écritures et les documents du Concile Vatican II.

Au Synode, le Saint-Père et les évêques du monde ont parlé de l’impasse actuelle des études de l’Écriture, causée souvent par l’atomisation et la dissection des Écritures et un manque d’intégration des études bibliques avec la foi, la liturgie et la vie spirituelle. Si les textes bibliques sont lus et enseignés seulement pour leur exactitude ou inexactitude historique et philologique, nous manquons l’occasion de lire la Bible comme un livre de foi, possession privilégiée d’une communauté vivante et priante. Nous courons le risque d’interprétations sélectives et relativistes de la Parole de Dieu.

Durant dix-huit années d’enseignement à l’école de théologie de l’université St-Michael de Toronto, de nombreux étudiants m’ont confié que leurs cours d’Écritures étaient « sans âme », séparés de la réalité de l’Église et non reliés à sa vie liturgique. Leurs commentaires simples, mais significatifs, ont mis l’accent sur l’un des thèmes importants évoqués durant le Synode des évêques sur la Parole de Dieu.

Le 14 octobre 2008, le pape Benoît XVI a partagé de profondes réflexions sur ce sujet. Dans un discours bref et clair à toute l’assemblée du Vatican, le Pape a abordé l’un des thèmes les plus importants qui émergeaient durant ce synode. Quand l’exégèse biblique catholique est coupée de la communauté de foi vivante dans l’Église, l’exégèse est réduite à de l’historiographie et rien de plus. L’herméneutique de la foi disparait. Nous réduisons chaque chose aux origines humaines et pouvons tout expliquer simplement. Nous refusons ultimement Celui duquel les Écritures parlent, Celui dont la présence se trouve au travers des mots.

Se référant à « Dei Verbum,  » la constitution dogmatique sur la révélation divine, le Pape a réaffirmé sans équivoque l’importance de la méthode historico-critique qui trouve ses racines en Jean 1, 14, le Verbe s’est fait chair. Rien qui puisse nous aider à comprendre le texte biblique ne saurait être exclu en autant que l’intention des différentes approches et leurs limites soient clairement observées.

Durant tout le temps où le Pape a parlé, la figure de Nicodème du Nouveau Testament était dans mon esprit, ainsi que d’autres nombreuses personnalités, guidées par Jésus au-delà des théories, systèmes et structures dans la rencontre avec le Dieu vivant qui est la Parole parmi nous. Nicodème avait certainement une somme de savoir sans fin, et il a développé un grand système de religion dans lequel Dieu est catégorisé et analysé. Jésus ne lui dit pas que cela est mal ou même indésirable. Il lui dit simplement que ce n’est pas assez.

Depuis mes années d’études à l’Institut pontifical biblique de Rome,  j’ai porté cette petite prière de saint Bonaventure dans ma poche. Les mots viennent de son « Itinerarium Mentis in Deum » (Itinéraire de l’âme vers Dieu) invitant les chrétiens à reconnaître leur insuffisance à « la lecture sans repentir, la connaissance sans dévotion, la recherche sans étincelle d’émerveillement, la prudence sans capacité de sentir la joie, l’action séparée de la religion, l’apprentissage  coupé de l’amour, l’intelligence sans humilité, l’étude non soutenue par la grâce divine, la pensée sans la sagesse inspirée par Dieu. »

Ces paroles servent de mesure et de guide pour chacun de nous, quand nous étudions la théologie et la Parole de Dieu et permettons à la Parole de diriger nos vies. Que notre savoir, apprentissage, science et intelligence nous mènent humblement, jour et nuit, à la rencontre de Jésus-Christ, le but ultime de notre itinéraire.

Voici une réflexion pour ce quatrième dimanche de Carême par notre journaliste français Charles Le Bourgeois…

Dans la vidéo ci-dessous je vous offre une réflexion de Carême sur la rencontre entre Jésus et l’aveugle-né de l’Evangile pour les scrutins des catéchumènes ainsi que le quatrième dimanche du Carême, Année A…

Demande urgente à nos donateurs – Perte de revenu du programme d’emploi d’été du Gouvernement du Canada

La Fondation catholique Sel et Lumière média emploie de nombreux étudiants et jeunes pour l’aider dans sa mission ecclésiale d’éducation et d’évangélisation. Au long de ses quinze ans d’histoire, Sel et Lumière média a toujours été fière d’embaucher, de promouvoir et de former de jeunes adultes engagés dans leur foi afin qu’ils développent leurs talents et compétences dans le domaine médiatique. C’est ainsi que nous participons à former une nouvelle génération de catholiques canadiens remplis de foi.

Vous êtes certainement au courant des récentes décisions du gouvernement canadien en ce qui a trait à son Programme d’emplois d’été. Ces changements exigent que chaque prestataire de subventions, dont Sel et Lumière, affirme certaines orientations idéologiques qui sont en contradiction ou en opposition avec les valeurs et croyances catholiques. Aux côtés de la Conférence des évêques catholiques du Canada, de nos diocèses et de leaders de nombreuses communautés de foi également frappées par ces mesures, nous sommes clairement opposés à cette imposition du gouvernement du Canada. En tant que catholiques, notre position est que personne ne devrait, pour obtenir une subvention gouvernementale, être obligé de faire la promotion de l’avortement ou de quoi que ce soit allant à l’encontre des enseignements et tradition de l’Église catholique romaine.

Ces subventions gouvernementales, disponibles pour employer et former la jeunesse canadienne, jouaient un rôle important dans l’emploi de stagiaires d’été et dans le financement de notre programme de formation à nos bureaux et studios de Montréal et Toronto. À cause de cette action regrettable du gouvernement du Canada, en bonne conscience, Sel et Lumière n’est plus en mesure de postuler pour ces subventions.

Comme Fondation média, Sel et Lumière est financée principalement par des dons et le soutien de bienfaiteurs, je me tourne donc vers vous, chers téléspectateurs et bienfaiteurs. Aidez-nous financièrement à combler ce manque à gagner. Vos dons serviront à l’emploi d’étudiants et de jeunes adultes dans le cadre du programme de formation et d’emploi de stagiaires d’été de la Fondation catholique Sel et Lumière média.

Alors que nous sommes sur le point de fêter notre 15e anniversaire, nous avons besoin en toute urgence de 100 000 $ afin de continuer notre tradition d’employer de jeunes Canadiens, lesquels nous aident dans notre mission ecclésiale d’éducation et d’évangélisation par l’entremise du réseau de Télévision catholique Sel et Lumière.

Père Thomas Rosica, csb
Président directeur général

Soyons remplis par une joie brûlante pour la maison du Seigneur

Troisième dimanche du Carême, Année B – 4 mars 2018

Dans les textes de ce troisième dimanche de carême, je voudrais mettre l’accent sur deux images puissantes présentes dans ces textes: celle de Jésus purifiant le Temple de Jérusalem et du message de saint Paul au sujet de la croix de Jésus-Christ.

Les deux actions purificatrices de compréhension de la croix de Jésus et Paul peuvent nous être d’une grande aide alors que nous grandissons dans notre connaissance et amour de Jésus-Christ en cette saison de carême.

Le récit de Jean de la purification du temple de Jésus est très différent des autres récits évangéliques (de cette histoire dramatique). Dans les évangiles synoptiques, cette scène prend place à la fin de la procession du dimanche des Rameaux dans la ville sainte. Avec des gens l’acclamant triomphalement, Jésus entra dans la zone du temple, non pas pour rendre hommage, mais pour mettre au défi le temple et ses chefs. Il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs et les tables de ceux qui vendaient des oiseaux et animaux pour le sacrifice. Quel enseignement! Jésus cita les Écritures: « L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison s’appellera maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » [Marc 11, 17, Isaïe 56, 6-7, Jérémie 7, 11].

Dans le quatrième évangile, la purification du temple prend place au début du ministère de Jésus et non au commencement des événements entourant les derniers jours de sa vie. Les mots et actions surprenantes de Jésus au temple, qu’elles soient du récit synoptique ou du récit de Jean, ont pris un nouveau sens pour les générations futures de chrétiens. « Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » Le temple n’est pas un centre commercial ou un centre d’achat mais bien une place sainte du Père. Comme les prophètes avant lui, Jésus essaya de réveiller les cœurs de son peuple. Les disciples de Jésus se rappellèrent qu’il leur a dit au Temple les mots du psaume 68, 10: « L’amour de ta maison m’a perdu. » J’ai souvent compris la signification de ce verset comme: « Je suis rempli d’un amour brûlant pour cette maison. » Quand le magnifique Temple de Jérusalem avait été détruit par les Romains, juifs et chrétiens pleurèrent ensemble cette perte, et les disciples de Jésus se rappelèrent de cet incident dans le temple. Maintenant, ils peuvent y voir un nouveau sens; c’était un signe que le vieux temple était terminé, mais qu’un nouveau temple allait être construit. Ce nouveau temple ne serait pas de pierre, de bois et d’or. Il serait un temple vivant de personnes saintes [1 épître de Pierre 2, 4-6; Éphésiens 2, 19-22].

Jésus extrême

Un aspect intriguant de l’Évangile du jour est le portrait d’un Jésus fâché au temple avec la scène de purification qui exprime deux extrêmes dans notre propre image du Seigneur. Certaines personnes espèrent un autrement passif Jésus en révolutionnaire whip-cracking le fouet à la main.

D’autres voudraient exciser toute qualité humaine de Jésus et peindre un très docile, au caractère fade, qui souriait, gardait silence et choisissait de ne jamais brasser la cage. Les erreurs de ces vieux extrêmes, cependant, ne justifient pas un nouvel extrémisme.

Jésus n’était pas exclusivement, même pas principalement concerné avec des réformes sociales. Plutôt, il était rempli d’une dévotion profonde et d’un amour brûlant pour son Père et les choses de son Père. Il voulait former de nouvelles personnes, créées à l’image de Dieu, (qui sont) soutenues par son amour et partager cet amour aux autres. Les disciples et apôtres de Jésus le reconnaissent comme une figure passionnée – une figure qui était engagée vers la vie, prête à la perdre pour la vérité et la fidélité.

Nous laissons-nous tenter par ces deux extrêmes dans notre compréhension et notre relation avec Jésus? Sommes-nous passionnés à propos de quelque chose dans nos vies aujourd’hui? Sommes-nous remplis d’un amour profond et brûlant pour les choses de Dieu et de son Fils, Jésus?

Le message de la croix

En écrivant aux gens de Corinthe, Paul notait plusieurs désordres et scandales qui étaient présents. Une communion et unité véritable étaient menacées par des groupes et des divisions internes qui compromettaient sérieusement l’unité du Corps du Christ. Plutôt que d’en appeler avec des mots de sagesse théologiques ou philosophiques complexes pour résoudre des difficultés, Paul annonce le Christ à cette communauté: le Christ crucifié. La force de Paul n’est pas trouvée ne réside pas dans une langue persuasive, mais plutôt, paradoxalement, dans la faiblesse de quelqu’un qui a confiance seulement dans la « puissance du Seigneur » (1 Corinthiens 2, 1-4).

Dans la première lettre de saint Paul aux Corinthiens [1 Cor 18, 22-25], nous entendons parler « le langage de la croix est folie pour ceux qui vont vers leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu. » Pour saint Paul, la croix représente le centre de cette théologie: dire croix signifie salvation comme une grâce donnée à toute créature.

Le message simple de la croix de Paul est scandale et folie. Il déclare le tout fermement avec ces mots: « Le message de la croix est folie pour ceux qui périssent, mais pour nous qui sommes sauvés, c’est la parole de Dieu. C’était la volonté de Dieu à travers la folie de la proclamation pour sauver ceux qui ont la foi. Alors que les Juifs réclament les signes du Messie, et que le monde grec recherche une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens. »

Le « scandale » et la « folie » de la croix sont précisément dans le fait qu’il semblait n’y avoir qu’échec, tristesse et défaite, et c’est précisément là qu’est toute la puissance de l’amour sans limite de Dieu. La croix est l’expression de l’amour et l’amour est la puissance véritable qui nous est révélée dans cette apparente faiblesse.Saint Paul l’a expérimentée même dans sa propre chair, et il nous en donne témoignage dans plusieurs passages de son aventure spirituelle, qui est devenue un point de départ important pour chaque disciple de Jésus: « Il m’a dit, « Ma grâce te suffit, ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12, 9); et même « Dieu a choisi ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose » (I Corinthiens 1, 28).

L’apôtre des gentils s’identifie à un tel degré avec le Christ qu’il a aussi, même au milieu de tant d’épreuves, vécu dans la foi du Fils de Dieu qui l’aima et qui se donna à lui pour ses péchés et ceux de tous les hommes (Galates 1, 4; 2, 20).

Aujourd’hui, alors que nous contemplons l’amour brûlant de Jésus pour les choses de son Père, et le mystère salvifique de sa croix, prions ces mots:

Ô Dieu, que ta folie est sage et ta faiblesse est forte,
par le travail de ta grâce dans la discipline du Carême
purifie le temple de ton Église et le sanctuaire de nos cœurs.
Que nous soyons remplis d’un amour brûlant pour ta maison,
et que l’obéissance à tes commandements
nous absorbe et nous entoure sur ce chemin du Carême.
Nous demandons cela à travers Jésus-Christ, l’homme de la Croix, puissance et sagesse,
le Seigneur qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, toujours et à jamais. Amen.

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