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Catéchèse intensive en plein midi

13 mars 2017
Troisième dimanche de Carême, Année A - 19 mars 2017
Exode 17,3-7
Romains 5,1-2.5-8
Jean 4,5-42
Pour bien saisir le sens de la première lecture d’aujourd’hui (Exode 17, 3-7), il faut se rappeler les événements du chapitre précédent. Le petit troupeau de Dieu connaît la disette et proteste auprès de Moïse. De même que le Seigneur avait entendu le cri de son peuple opprimé dans la servitude (Exode 3,7), Dieu entend maintenant le cri des affamés et leur fournit de la nourriture : la manne et les cailles. Si on a pu ainsi remédier à la pénurie de nourriture au chapitre 16, le passage que nous lisons aujourd’hui évoque un nouveau danger, non moins menaçant : le manque d’eau potable.
En 17,1, le narrateur rapporte simplement les faits pour annoncer le différend entre le peuple et Moïse. Peut-être sous l’influence de l’expérience précédente, Moïse interprète la querelle du peuple avec lui comme une mise en accusation de Dieu (17,2). Il a fait la même chose en Exode 16,8 : « Nous (Aaron et moi), que sommes-nous ? Ce n’est pas nous mais bien le Seigneur que vos murmures atteignent. » Tandis que Moïse réagit au conflit, la réaction de Dieu est toute sous le signe de la compassion. Le Dieu d’Israël ne condamne jamais les Hébreux qui récriminent; il demande simplement à Moïse de réunir les anciens, de les conduire à un rocher du mont Horeb, qu’il frappera avec le bâton dont il s’est servi pour opérer tant d’autres miracles en Égypte. Dieu donne à Moïse l’assurance de la Présence divine : « Moi, je serai là devant toi » (v. 6). Par le don de la manne, pain venu du ciel, précédemment, et maintenant par le don de l’eau (jaillie d’un rocher terrestre), Dieu pourvoit aux besoins de son peuple et manifeste son pouvoir sur la création.
Les deux noms de Massa et de Mériba seront désormais synonymes de mise à l’épreuve du Dieu d’Israël : « Vous ne mettrez pas le Seigneur votre Dieu à l’épreuve comme vous l’avez mis à l’épreuve à Massa » (Deutéronome 6,16; Psaume 81,7). Quand le peuple met Dieu à l’épreuve, il faut comprendre qu’il a besoin de sa présence tangible à ses côtés. Le geste du peuple qui met Dieu à l’épreuve est interprété au verset 7b comme un manque de foi en la présence de Dieu avec lui. Dès que la situation devient difficile, le peuple réagit en mettant en doute la présence de Dieu.
Une rencontre ironique
Le thème de la soif et de l’eau revient dans le récit fascinant et évocateur de l’Évangile d’aujourd’hui : celui de la rencontre en plein midi entre la Samaritaine et Jésus (Jean 4,5-42) ! La Samaritaine fait l’objet de la catéchèse la plus soignée et la plus intense de tout l’Évangile de Jean. Le récit d’aujourd’hui comporte plusieurs pointes d’ironie et on relève plusieurs éléments déplacés dans cette scène au puits de Jacob en plein cœur du pays samaritain. Tout d’abord, le puits est un espace public accessible aux hommes comme aux femmes mais ils ne sont pas censés s’y retrouver en même temps. Pourquoi cette femme vient-elle au puits en plein midi ? Probablement parce que les femmes de l’endroit l’évitent à cause de son comportement éhonté. Elle a eu cinq maris et l’homme avec lequel elle vit maintenant n’est pas son mari (v. 16-18). On se croirait à Hollywood !
Il était déjà très louche pour un homme d’adresser la parole à une femme qui n’était pas chaperonnée. En outre, les Juifs tenaient les Samaritaines pour rituellement impures; il était donc interdit aux Juifs de boire d’un récipient qu’auraient touché ces femmes. Les disciples sont renversés (encore une fois) par le comportement de Jésus.
Surprise, la femme demande à Jésus s’il se croit plus grand « que notre père Jacob qui nous a donné ce puits et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes » (v. 12). La pause comique dans le récit se termine abruptement avec le deuxième ordre que donne Jésus : « Va, appelle ton mari. » Dans la suite du dialogue avec la Samaritaine, Jésus se révèle plus grand que le patriarche Jacob : Jésus inaugure en effet une nouvelle alliance, un culte nouveau et une révélation nouvelle.
Quand Jésus offre à la femme « de l’eau vive », elle répond qu’il n’a même pas de seau pour puiser. Elle pense à l’eau de source, qui est tellement plus désirable que l’eau stagnante d’une citerne. Mais quand elle entend parler d’une eau qui deviendra source jaillissante pour la vie éternelle, elle en sait assez pour demander : « Seigneur, donne-la moi, cette eau… » C’est l’eau de la vie, l’eau vive, c’est-à-dire la révélation qu’apporte Jésus. Jésus invite son interlocutrice à voir la réalité à un tout autre niveau : il y a l’eau et l’eau vive, le pain et la nourriture qu’est la volonté de Dieu; Jacob et Jésus; le Messie promis et Jésus; les idées sur le culte et le culte véritable; et on pourrait prolonger la liste. Le culte de Jésus « en esprit et en vérité » (v. 23) ne fait pas référence à un culte que chacun célébrerait en son for intérieur, dans son esprit à lui ou à elle. L’Esprit dont il s’agit est l’Esprit donné par Dieu, qui révèle la vérité et permet de rendre à Dieu le culte qui convient (Jean 14, 16-17).
La femme à qui Jésus révèle la vérité de sa vie, laisse là sa cruche et retourne à la ville chercher les gens pour qu’ils viennent voir Jésus : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Messie ? » N’est-ce pas une attitude qui nous convienne à nous aussi, qui sentons notre foi vaciller, de temps à autre, quoi que nous fassions pour persuader les autres d’aller à Lui, d’aller à la Source ?
Qui sont aujourd’hui les Samaritaines ?
Permettez-moi de reprendre le récit de la Samaritaine et de l’appliquer à quelques situations concrètes de notre temps. Dans l’évangile provocant d’aujourd’hui, Jésus renverse les barrières culturelles pour traiter en égale une Samaritaine anonyme. Les femmes comme elle sont marginalisées dans plusieurs sociétés patriarcales. Des femmes comme elle continuent de faire ce travail harassant qui consiste à aller chercher l’eau pour leur famille et pour leurs bêtes. Nous les voyons si souvent, aux informations, sur des photos et des illustrations qui nous lancent un cri depuis le tiers-monde. Ces femmes portent la responsabilité d’un dur travail domestique.
D’une certaine façon, la requête que présente la Samaritaine en demandant de l’eau vive, dans l’Évangile d’aujourd’hui, peut aussi être interprétée de manière symbolique comme exprimant une soif, une aridité, un sentiment de vide à combler. L’échange profond qu’a la Samaritaine avec Jésus transforme complètement sa vie. À la fin, elle laisse sa cruche – le vide, l’aridité, la soif – et va trouver les gens dont elle se cachait. Elle leur partage sa rencontre libératrice avec Jésus le messie. Marginalisée, exclue peut-être, elle a soif d’inclusion et d’acceptation. Elle a trouvé en Jésus l’acceptation et, du même coup, le sens de sa vie et la dignité qu’elle recherchait depuis si longtemps !
Il y a aujourd’hui bien des « Samaritaines » qui de diverses façons aspirent à être libérées du fardeau de leur existence. Elles ont soif de compréhension, elles ont soif d’être acceptées pour ce qu’elles sont dans la société. Pensons aux victimes de la traite des personnes, en particulier aux femmes et aux petites filles, qui ont besoin de gens comme Jésus pour les écouter, leur parler et les décriminaliser. Nombreux sont ceux qui voient en elles des criminelles, des parias; elles sont marginalisées parce qu’elles se font immigrantes illégales en quête d’un bon emploi à l’étranger pour pouvoir faire vivre leur famille au pays. Quelle sorte de situation à la maison les oblige à partir ainsi à l’aventure ? Quels sacrifices acceptent-elles pour ceux qu’elles aiment ? Il faut les aider à reconquérir la dignité que Dieu leur a donnée.
L’histoire de la Samaritaine est une métaphore de notre propre vie : vécue souvent dans l’aridité de l’aliénation, du péché, du désespoir. Pendant le Carême, en particulier, nous languissons après les eaux désaltérantes du repentir, du pardon et de l’intégrité. Nous repentir, c’est reconnaître notre besoin de vie au milieu du désert, le besoin que nous avons d’abattre les barrières qui nous séparent, le besoin que nous avons de l’eau vive qui apaisera vraiment notre soif. Le Carême nous invite à nous unir à la Samaritaine de l’Évangile d’aujourd’hui et à toutes les Samaritaines de notre monde qui ont désespérément besoin de vie. Que le Seigneur nous donne le courage de leur tendre la main, de les écouter, de les nourrir et de partager avec elles les eaux vives.
Dans son Message pour le Carême 2011, le pape Benoît a écrit:
« Donne-moi à boire » (Jn 4,7). Cette demande de Jésus à la Samaritaine, qui nous est rapportée dans la liturgie du troisième dimanche, exprime la passion de Dieu pour tout homme et veut susciter en notre cœur le désir du don de « l’eau jaillissant en vie éternelle » (v.14): C’est le don de l’Esprit Saint qui fait des chrétiens de « vrais adorateurs », capables de prier le Père « en esprit et en vérité » (v.23). Seule cette eau peut assouvir notre soif de bien, de vérité et de beauté ! Seule cette eau, qui nous est donnée par le Fils, peut irriguer les déserts de l’âme inquiète et insatisfaite « tant qu’elle ne repose en Dieu », selon la célèbre expression de saint Augustin.
Vivre le Carême cette semaine
1. Vous demandez la question : de quoi avez-vous soif en ce temps du Carême ? Qui cherchez-vous ?
2. Réfléchissez à ces paroles de Jean Vanier, à la lumière de l’Évangile de la Samaritaine:
Nous sommes brisés. Par cette blessure la pleine puissance de Dieu peut pénétrer notre être et nous transfigurer en Dieu. La solitude n’est pas quelque chose qu’il faut fuir mais plutôt le lieu d’où nous pouvons crier vers Dieu, le lieu où Dieu nous trouvera et où nous trouverons Dieu. Oui, c’est par nos blessures que la puissance de Dieu peut nous pénétrer et se faire fleuves d’eau vive pour irriguer la terre aride en nous. Ainsi pourrons-nous à notre tour irriguer la terre aride chez d’autres personnes afin que renaissent l’espérance et l’amour.
3. Lisez les paragraphes #97-98, « Parole de Dieu et témoignage chrétien », dans l’Exhortation post-synodale Verbum Domini :
  1. Les horizons immenses de la mission ecclésiale, la complexité de la situation présente demandent aujourd’hui des modalités nouvelles pour communiquer de façon efficace la Parole de Dieu. L’Esprit Saint, premier agent de toute évangélisation, ne manquera jamais de guider l'Église du Christ dans cette action. Il est important toutefois que chaque forme d’annonce soit structurée par la relation intrinsèque entre communication de la Parole de Dieu et témoignage chrétien. De cela dépend la crédibilité même de l’annonce. D’une part, la Parole est nécessaire pour communiquer ce que le Seigneur lui-même nous a dit ; d’autre part, il est indispensable de donner crédibilité à cette parole par le témoignage afin qu’elle n’apparaisse pas comme une belle philosophie ou une utopie, mais plutôt comme une réalité que l’on peut vivre et qui fait vivre. Cette réciprocité entre Parole et témoignage rappelle la manière par laquelle Dieu lui-même s’est communiqué dans l’incarnation de son Verbe. La Parole de Dieu rejoint les hommes « à travers la rencontre avec des témoins qui la rendent présente et vivante ». En particulier, les nouvelles générations ont besoin d’être initiées à la Parole de Dieu « à travers la rencontre et le témoignage authentique de l’adulte, l’influence positive des amis et la grande compagnie de la communauté ecclésiale ».Il y a un rapport étroit entre le témoignage de l’Écriture, comme attestation que la Parole de Dieu donne d’elle-même, et le témoignage de vie des croyants. L’un implique l’autre et y conduit. Le témoignage chrétien communique la Parole attestée dans les Écritures. Les Écritures, à leur tour, expliquent le témoignage que les chrétiens sont appelés à donner dans leur propre vie. Ceux qui rencontrent des témoins crédibles de l’Évangile sont ainsi amenés à constater l’efficacité de la Parole de Dieu chez ceux qui l’accueillent.
  1. Dans ce va-et-vient entre le témoignage et la Parole, nous comprenons l’affirmation du Pape Paul VI dans l’Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi. Notre responsabilité ne se limite pas à proposer au monde des valeurs communes ; il faut arriver à l’annonce explicite de la Parole de Dieu. C’est seulement ainsi que nous serons fidèles à la mission du Christ : « La Bonne Nouvelle, proclamée par le témoignage de la vie, devra donc être tôt ou tard proclamée par la Parole de vie. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, ne sont pas annoncés ».Le fait que l’annonce de la Parole de Dieu demande le témoignage de la vie personnelle est bien présent dans la conscience chrétienne depuis l’origine. Le Christ lui-même est le témoin fidèle et vrai (cf. Ap 1, 5 ; 3, 14), témoin de la Vérité (cf. Jn 18, 37). Je voudrais ici me faire le porte-parole des innombrables témoignages que nous avons eu la grâce d’entendre durant l’Assemblée synodale. Nous avons été profondément touchés par les récits de ceux qui ont su vivre leur foi et donner un témoignage lumineux de l’Évangile y compris sous des régimes hostiles au Christianisme ou dans des situations de persécution.Tout ceci ne doit pas nous faire peur. Jésus a dit lui-même à ses disciples « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi » (Jn 15, 20). Je désire donc élever vers Dieu avec toute l'Église un hymne de louange pour le témoignage de tant de frères et sœurs qui, encore à notre époque, ont donné leur vie pour communiquer la vérité de l’amour de Dieu révélé dans le Christ crucifié et ressuscité. J’exprime également la gratitude de toute l'Église aux chrétiens qui ne capitulent pas devant les obstacles et les persécutions à cause de l’Évangile. En même temps, nous nous tournons avec une affection profonde et solidaire vers les fidèles de toutes ces communautés chrétiennes, en Asie et en Afrique en particulier, qui, aujourd’hui, risquent leur vie ou la marginalisation sociale à cause de la foi. Nous voyons ainsi réalisé l’esprit des Béatitudes de l’Évangile pour ceux qui sont persécutés à cause du Seigneur Jésus (cf. Mt 5, 11). En même temps, nous ne cessons pas d’élever notre voix pour que les gouvernants des nations garantissent à tous la liberté de conscience et de religion, tout comme celle de pouvoir témoigner publiquement de sa propre foi.
4. Cette semaine, en plein midi, tendez la main à quelqu’un qui vit dans la marge; peut-être pas à un puits mais dans un café, en prenant un verre, à votre table de cuisine, ou alors dans un centre commercial ou sur une place publique. Écoutez l’histoire de blessure, de souffrance, d’aliénation ou de peur que cette personne a besoin de raconter. Laissez l’eau vive de la compassion du Christ couler à travers vous pour irriguer le désert de la vie de quelqu’un d’autre.
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