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L’écoute obéissante de Dieu et de Jésus

6 mars 2017
Deuxième dimanche du Carême, Année A - 12 mars 2017
Genèse 12,1-4a
2 Timothée 1,8b-10
Matthieu 17,1-9
Abraham, notre père dans la foi
Abraham était un homme investi d’une mission et nous pourrions fort bien voir en lui le missionnaire par excellence. Il est vénéré par les fidèles de trois grandes religions : le christianisme, le judaïsme et l’islam. Le nom du fondateur de la nation d’Israël est mentionné 308 fois dans l’Ancien et le Nouveau Testament. La vie de cet homme a changé le cours de l’histoire. Dans la première lecture d’aujourd’hui, Genèse 12, 1-4a, la parole de Dieu à Abram commence par un ordre : « Quitte ton pays, laisse ta famille et la maison de ton père. » Dieu ordonne à Abram de couper les liens avec son pays, avec le clan auquel il appartient et même avec sa famille immédiate, la maison de son père [v.1]. Dieu appelle Abram à une loyauté et à un engagement qui dépassent même ses liens familiaux, les relations les plus importantes qui soient dans le monde ancien. Mais son commandement s’accompagne d’une grande promesse. Dieu promet à Abram « le pays que je te montrerai ». Puis Dieu promet de faire de la descendance d’Abram une grande nation, ce qui suppose une longue lignée de descendants. Et troisièmement, Dieu promet de « bénir » Abram. La bénédiction comprend la fécondité, la vie, la réussite, le bien-être et une bonne réputation.
Nous apprenons de cette première lecture, comme d’ailleurs de toute l’histoire d’Abraham, que les élus de Dieu ne vivent pas dans la solitude. Ils sont appelés à une mission bien plus vaste que le seul souci de leur propre préservation. Jamais ils ne sont autorisés à s’approprier de manière exclusive la sollicitude de Dieu. Dieu reste engagé envers toute la création et envers toute l’humanité. De son vivant, Abraham incarne la bénédiction et le secours aux autres nations : par l’aide qu’il apporte à son neveu Lot, par son intercession audacieuse en faveur des villes de Sodome et de Gomorrhe [Genèse 18,22-33] et par l’alliance qu’il conclut avec le roi Abimélek [Genèse 21,22-34].
N’oublions pas non plus le contexte de l’épisode d’aujourd’hui. Dans cette bénédiction, Dieu promet à Abram de « rendre grand son nom ». Remarquons que les constructeurs de la tour de Babel en Genèse 11, 1-9 avaient lancé leur projet pour travailler à leur renommée [v. 4]. Leur stratégie égoïste et ambitieuse a sombré dans la confusion et provoqué leur dispersion. Mais Dieu promet à Abram de lui donner un grand nom si bien, dit-il, que « tu deviendras une bénédiction » [v. 3]. Les amis d’Abraham seront bénis, et ses ennemis frappés de malédiction.
En écoutant la belle histoire archétypale d’Abraham, notre père dans la foi, demandons-nous si nous sommes des hommes et des femmes de mission. Abraham a écouté avec attention la voix de Dieu, les ordres de Dieu et les invitations de Dieu. Savons-nous écouter Dieu et son Fils, Jésus Christ ? Avoir la foi, c’est prendre Dieu au sérieux, le prendre au mot et quitter Our pour la Terre promise. La plus grande aventure que nous puissions vivre commencera à l’instant même où nous dirons oui à l’appel que Dieu nous adresse. Dieu ne nous demande rien de plus que ce qu’il a demandé à Abraham: de l’écouter, de croire en sa Parole et d’agir. Notre foi est peut-être faible mais nous sommes certains que Dieu, lui, est fort. Même si nous ne distinguons pas la route devant nous, Dieu qui sait tout a déjà établi notre itinéraire et va nous faire quitter Our pour la Terre promise. Mais pour que ce processus s’enclenche, il nous faut écouter la Parole de Dieu, lui faire confiance et lui obéir.
Voir la gloire du Christ
Dans son message du Carême en 2011, le pape Benoît XVI a résumé admirablement le récit de la Transfiguration dans l’Évangile d’aujourd’hui [Matthieu 17,1-9] :
L’Évangile de la Transfiguration du Seigneur nous fait contempler la gloire du Christ qui anticipe la résurrection et annonce la divinisation de l'homme. La communauté chrétienne découvre qu'à la suite des apôtres Pierre, Jacques et Jean, elle est conduite « dans un lieu à part, sur une haute montagne » (Mt 17,1) afin d’accueillir d’une façon nouvelle, dans le Christ, en tant que fils dans le Fils, le don de la Grâce de Dieu: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur, écoutez-le » (v.5). Ces paroles nous invitent à quitter la rumeur du quotidien pour nous plonger dans la présence de Dieu: Il veut nous transmettre chaque jour une Parole qui nous pénètre au plus profond de l’esprit, là où elle discerne le bien et le mal (cf. He 4,12) et affermit notre volonté de suivre le Seigneur.
On ne peut que spéculer sur ce qui se cache derrière le récit de la Transfiguration, une des visions les plus mystérieuses et les plus impressionnantes de l’évangile [Marc 9,2-8; Matthieu 17,1-8; Luc 9,28-36]. Pierre, Jacques et Jean ont fait sur la montagne une expérience qui les dépasse. Sous leurs yeux, le Jésus qu’ils avaient connu et accompagné sur les routes a été transfiguré. Son visage est devenu brillant comme le soleil et ses vêtements émettaient une lumière blanche. À ses côtés, enveloppés par une nuée lumineuse, se tenaient Moïse, le puissant libérateur qui avait arraché Israël à l’esclavage, et Élie, le plus grand de tous les prophètes d’Israël. Ils conversaient avec Jésus de sa mort et de sa résurrection, qui devaient avoir lieu à Jérusalem. Les disciples étaient frappés de stupeur et de confusion. Pierre cherchait ses mots. « Seigneur, il fait si bon ici; plantons-y trois tentes : pour toi, pour Moïse et pour Élie. » Mais voici que de la nuée retentit une voix semblable au tonnerre, la voix de Dieu : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le. »
Les détails du récit de la Transfiguration chez Matthieu
Arrêtons-nous à quelques points que souligne Matthieu dans ce passage particulièrement solennel. Le récit de la Transfiguration chez Matthieu [17,1-9] confirme que Jésus est le Fils de Dieu [v. 5] et annonce l’accomplissement de la prédiction selon laquelle il reviendra à la fin de cet âge dans la gloire de son Père [16,27]. Certains ont expliqué qu’il s’agirait d’une apparition du ressuscité, ramenée par anticipation à l’époque du ministère de Jésus, mais ce n’est guère probable car il manque à ce récit plusieurs éléments qui se retrouvent habituellement dans les récits d’apparition du ressuscité. Le récit qu’offre Matthieu de la transfiguration au sommet d’une haute montagne emprunte plutôt des motifs à l’Ancien Testament et aux textes juifs apocalyptiques non canoniques qui utilisent divers symboles pour suggérer la présence du céleste et du divin (lumière éclatante, vêtements blancs, nuée en surplomb, par exemple).
On a parfois supposé que la haute montagne pourrait être le Tabor ou l’Hermon mais il est plus probable que l’évangéliste et sa source marcienne n’avaient pas en vue de montagne particulière [Matthieu 9,2]. La montagne a ici un sens plus théologique que géographique, peut-être pour évoquer la révélation à Moïse sur le mont Sinaï [Exode 24,12-18] et à Élie au même endroit [1 Rois 19,8-18; où l’Horeb est identique au Sinaï].
Le visage de Jésus
Matthieu dit que le visage de Jésus devint brillant comme le soleil, un peu comme en Daniel 10,6. Les vêtements de Jésus, « blancs comme la lumière » rappellent Daniel 7,9 où les vêtements de Dieu sont « blancs comme neige ». [Les vêtements blancs des autres habitants du ciel sont aussi mentionnés en Apocalypse 4,4; 7,9; 19,14]. Au verset 4, on nous parle de trois tentes – il s’agit des cabanes de branchage dans lesquelles allaient vivre les Israélites pendant la fête des Tabernacles [voir Jean 7,2]. Ces tentes rappelaient aux Juifs le type d’habitat de leurs ancêtres au désert pendant le long périple qui les conduisit d’Égypte en Terre promise [Lévitique 23,39-42]. Quand Matthieu parle de la nuée qui projette une ombre sur les apôtres au sommet de la montagne [v. 5], il évoque la nuée qui recouvrait la tente de réunion de l’Ancien Testament, pour indiquer la présence du Seigneur au milieu de son peuple [Exode 40,34-35]. La nuée est également venue se poser sur le Temple de Jérusalem au moment de sa dédicace [I Rois 8,10].
La voix venue du ciel
La voix de Dieu entendue au sommet de la montagne répète la proclamation faite au moment du baptême de Jésus [3,17], en y ajoutant le commandement « écoutez-le », qui renvoie à Deutéronome 18,15 où les Israélites reçoivent l’ordre d’écouter le prophète semblable à Moïse que Dieu leur enverra. Le commandement d’écouter Jésus est général mais, dans le présent contexte, il s’applique probablement d’une manière particulière aux prédictions qui précèdent concernant sa passion et sa résurrection [16,21] ainsi que sa venue [16,27. 28]. Le plus important dans la déclaration de la voix venue du ciel c’est qu’ici, comme dans l’Ancien Testament, la « Parole » a préséance sur la « vision ». L’expérience mystique des réalités célestes sous la forme d’images visuelles a certainement sa place mais, avec un sain réalisme, on met ici avant tout l’accent sur la volonté de Dieu communiquée par la Parole de Dieu. Matthieu est le seul à parler de « vision » [v. 9] pour décrire la transfiguration. Voir Jésus transfiguré au sommet du mont Tabor n’a de sens et de valeur que si l’expérience conduit les apôtres et les disciples à écouter dans l’obéissance son enseignement validé par Dieu.
Témoins de la gloire et de l’agonie
Pierre, Jacques et Jean sont avec Jésus en cette heure de gloire sur le Tabor. Ils réapparaissent avec Jésus au jardin de Gethsémani quand leur maître lutte et se débat contre sa destinée. Ceux qui sont témoins de sa gloire céleste doivent aussi assister à son agonie terrestre. Si les disciples de Jésus veulent partager sa gloire à venir, ils doivent être prêts à partager sa souffrance.
Ce récit stupéfiant de la Transfiguration nous fait nous demander de quelle façon nous écoutons la Parole de Dieu dans notre vie. Comment donner suite concrètement à ce que nous avons entendu ? Comment nos propres expériences au sommet d’une montagne éclairent-elles la part d’ombre et de ténèbres dans l’existence ? Que seraient nos vies sans de telles expériences ? Revenons-nous souvent à ces expériences, aussi importantes que peu fréquentes, pour y puiser force, courage et perspective ?
L’événement et le souvenir stupéfiants de la Transfiguration allaient devenir pour les apôtres et les disciples de Jésus un réservoir de grâce, de consolation et de paix pour le jour où, à Jérusalem, au somment d’une autre colline, ils contempleraient ce même visage souillé de sang et de crachats, ces vêtements éclatants partagés et tirés au sort par des soldats chasseurs de souvenirs. Le visage de Jésus ne resplendissait pas de lumière sur la croix. Peut-être nous demandons-nous pourquoi Dieu a caché toute la gloire sur le mont Tabor, où personne ne pouvait la voir ? Pourquoi Dieu n’a-t-il pas gardé cette gloire pour la croix ?
Il faut vivre les deux montagnes – le Golgotha et le Tabor – pour contempler la gloire de Dieu. Regardons la Transfiguration comme la célébration de la présence du Christ qui prend charge de tout ce qu’il y a en nous et qui transfigure jusqu’à ce qui nous inquiète et nous désole en nous-mêmes. Dieu pénètre jusqu’à ces régions endurcies, incrédules voire troublantes de notre être, jusqu’à cette part de nous-mêmes dont nous ne savons trop quoi faire. Dieu les pénètre de la vie de l’Esprit et agit sur elles pour leur donner son propre visage, sa consolation et sa paix.
Vivre le Carême cette semaine
1. Méditer sur le mystère de la Transfiguration : Quels sont les moments de Tabor et de Golgotha dans votre propre vie ?
2. À la lumière des textes d’aujourd’hui, poursuivre la lecture de l’exhortation post-synodale Verbum Domini du pape Benoît XVI sur « la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église », en nous demandant comment nous pouvons laisser la Bible inspirer nos activités pastorales (#73).
L’animation biblique de la pastorale
Dans cette ligne, le Synode a invité à un engagement pastoral particulier pour faire ressortir la place centrale de la Parole de Dieu dans la vie ecclésiale, recommandant « d’intensifier “la pastorale biblique” non en la juxtaposant à d’autres formes de la pastorale, mais comme animation biblique de toute la pastorale ». Il ne s’agit donc pas d’ajouter quelques rencontres dans la paroisse ou dans le diocèse, mais de s’assurer que, dans les activités habituelles des communautés chrétiennes, dans les paroisses, dans les associations et dans les mouvements, on ait vraiment à cœur la rencontre personnelle avec le Christ qui se communique à nous dans sa Parole. Ainsi, si « l’ignorance des Écritures est ignorance du Christ », l’animation biblique de toute la pastorale ordinaire et extraordinaire conduira à une plus grande connaissance de la personne du Christ, Révélateur du Père et plénitude de la Révélation divine.
J’exhorte donc les Pasteurs et les fidèles à tenir compte de l’importance de cette animation: ce sera aussi la meilleure façon de faire face à certains problèmes pastoraux mis en évidence au cours de l’Assemblée synodale liés, par exemple, à la prolifération des sectes qui répandent une lecture déformée et instrumentalisée de la Sainte Écriture. Là où les fidèles ne se forment pas à une connaissance de la Bible selon la foi de l’Église dans le creuset de sa Tradition vivante, on laisse de fait un vide pastoral dans lequel des réalités comme les sectes peuvent trouver un terrain pour prendre pied. C’est pourquoi il est nécessaire de pourvoir aussi à une préparation adéquate des prêtres et des laïcs afin qu’ils puissent instruire le Peuple de Dieu dans une approche authentique des Écritures.
En outre, comme cela a été souligné durant les travaux synodaux, il est bon que dans l’activité pastorale soit favorisé le développement de petites communautés, « composées de familles, enracinées dans les paroisses ou liées aux divers mouvements ecclésiaux ou nouvelles communautés », dans lesquelles seront encouragées la formation, la prière et la connaissance de la Bible selon la foi de l’Église.
3. Prier pour Mondo X, communauté de laïcs qui tiennent maintenant la maison de retraites au sommet du mont Tabor, au centre le l’État d’Israël. Cette admirable communauté italienne, fondée par un Franciscain, le père Eligio, en 1967, accueille depuis des années des hommes qui se remettent d’épreuves et de tragédies personnelles. J’ai visité cette communauté à plusieurs reprises, à l’endroit même où Jésus fut transfiguré, et j’ai vu la présence transformatrice du Christ ramener des gens à la vie, les guérir, leur permettre de se rétablir, et redonner beaucoup d’espoir à ceux qui sont seuls, brisés, souffrants et sans la foi.
4. Prier d’une manière toute spéciale pour les peuples a travers le monde frappe par la peine et la souffrance. Prier pour les chrétiens et pour les catholiques qui ont perdu la vie de manière tragique, et pour ceux et celles qui pleurent leur disparition. Puisse la puissance transformatrice du Seigneur apporter la consolation et la paix à ceux et celles qui souffrent, qui pleurent, et qui sont en deuil.
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