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Si vous pensez que la vie ne rime à rien, courage !

20 février 2017
Huitième dimanche du Temps ordinaire, Année A - 26 février 2017
Isaïe 49, 14-15
1 Corinthiens 4,1-5
Matthieu 6,24-34
Dans la lecture d’aujourd’hui, tirée de l’Évangile de Matthieu (6,25-34), Jésus ne nie pas la réalité des besoins humains (v. 32) mais il interdit d’en faire l’objet d’une préoccupation angoissée et, en fait, de s’y asservir. On ne peut vraiment connaître le Seigneur, le Père céleste révélé par Jésus, et s’inquiéter de cette façon. Les disciples se doivent de pourvoir à leurs besoins et à ceux des personnes dont ils sont responsables, mais les soucis de cette nature doivent passer après le respect de la règle de Dieu et de la « justice » (v. 33) qu’elle prescrit.
Le verset 25 de l’Évangile d’aujourd’hui renvoie à deux grandes sources de préoccupation pour l’être humain : la subsistance (la nourriture et la boisson) nécessaire à la vie, et le vêtement. Ces deux domaines sont abordés -- la nourriture (v. 26-27), le vêtement (v. 28-30) – dans un développement qui se fonde sur une logique typique du Nouveau Testament. Si Dieu prend un tel soin des oiseaux du ciel en voyant à ce qu’ils aient à manger, et s’il veille à ce que les lys des champs soient si élégamment vêtus, comment notre Père céleste ne se mettra-t-il pas en peine d’éviter que ses disciples se trouvent démunis, car ils sont bien plus précieux à ses yeux que les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ? En prenant cette comparaison, Jésus n’est pas en train d’énoncer un principe de morale : il parle à notre imagination.
Vivre comme les oiseaux …
Le grand écrivain et apologiste chrétien C.S. Lewis était un homme d’une grande piété mais il a avoué que, sa vie durant, il n’a cessé de s’inquiéter. En pensant à l’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 6,25-34), Lewis écrivait souvent à ses amis que : « si Dieu avait voulu que nous vivions comme les oiseaux du ciel, il aurait bien fait de nous doter d’une constitution qui ressemble un peu plus à la leur ! »
Jésus ne semble pas avoir été quelqu’un qui s’inquiétait beaucoup; il menait sa vie en se fondant sur le principe de la confiance à son Père céleste et il tentait d’apprendre à ses disciples à en faire autant. Le refrain qui traverse l’Évangile d’aujourd’hui contient les mots « ne vous faites pas tant de souci » (v. 25, 27, 28, 31 et deux fois au v. 34). On pourrait traduire de façon plus précise : « ne vous agitez pas » ou « ne vous laissez pas angoisser par… ». Les disciples peuvent avoir des soucis légitimes au sujet des biens matériels mais si ces soucis se chargent d’insécurité et engendrent de nouvelles formes d’asservissement à la richesse, ils poussent inévitablement les gens à servir deux maîtres différents. Nous sommes appelés à servir Dieu et Dieu seul, au sens le plus profond du terme, afin de goûter la liberté authentique.
La Providence de Dieu pour nous
Les trois textes de l’Écriture de la liturgie d’aujourd’hui nous invitent à réfléchir au soin providentiel que Dieu prend de nous. Quand nous parlons de la « divine Providence », nous faisons référence au nom de Dieu, et notamment à Dieu en tant que Père et Créateur, qui donne un sens à toute la dynamique de l’existence humaine. On parle souvent de la Providence comme d’un plan pour l’univers où tout est ordonné en fonction des lys et des moineaux. Même si mot de « Providence » n’est appliqué à Dieu que trois fois dans l’Écriture (Eccl. 5,5; Sagesse 14,3; Judith 9,5), et une fois à la Sagesse (Sg 6,17), l’enseignement sur la Providence se retrouve constamment dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. La volonté de Dieu régit toutes choses. Dieu aime tout le monde, il désire le salut de chacune et de chacun, et la Providence paternelle de Dieu s’étend à toutes les nations.
Dieu ne souhaite pas la mort du pécheur mais son repentir; car Dieu est d’abord et avant tout un Dieu miséricordieux, un Dieu d’une grande compassion. Dieu nous récompense selon nos œuvres, nos pensées et nos projets. Dieu seul peut tirer le bien du mal.
Vous valez plus que les oiseaux
Jésus parle du souci et de la Providence de Dieu pour ses enfants; il enseigne que nous ne devons pas nous angoisser pour l’avenir (« qui d’entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ? »). Jésus invite ses disciples d’alors et de maintenant à « regarder les oiseaux du ciel: ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? ») Ce qui est vrai de la nourriture vaut aussi des vêtements et des autres nécessités de la vie (« Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’eux. »)
Ceux qui voient la réalité traversée par la Providence de Dieu grandissent peu à peu en sagesse. Leur sérénité, fruit du temps et de la grâce, devient évidente pour ceux qui les observent ou qui les croisent. La beauté terrible de la terre, avec ses accalmies et ses tempêtes, ses douces brises et ses ouragans, sa vie nouvelle et ses morts, semble habiter la personne qui vit en croyant et en ayant confiance en la Providence de Dieu.
De quoi faut-il avoir peur ?
Dans tous l’Ancien Testament, les êtres humains sont les principaux sujets de la peur. Les raisons d’avoir peur ne manquent pas : la guerre, la mort, l’asservissement, la perte d’une épouse, d’une enfant, un cataclysme ou même un endroit particulier. La confiance en Dieu libère de la peur. La peur surgit aussi quand on est en présence de personnes qui ont une relation spéciale à Dieu, comme Moïse (Ex 34,30), Josué (Jos 4,14) ou Samuel (1S 12,18).
Combien de fois, dans les Évangiles, n’entendons-nous pas Jésus dire aux gens : « N’ayez pas peur ! » Jaïre n’a pas à craindre (Mc 5,36); les disciples sont rassurés (Mc 6,50); les trois apôtres au sommet du mont Tabor peuvent lever les yeux (Mt 17,7); la peur des femmes cède la place à la proclamation et à la foi en la résurrection (Mt 28,10); les personnes qui reçoivent la visite d’anges dans les évangiles de l’enfance se font dire de ne pas craindre (Lc 1,13.30; 2,10); et, dans une vision, Pierre et Paul se font tous les deux recommander par le Seigneur de ne pas avoir peur, dans un contexte relié à la vie du disciple et au service de la parole (Lc 5,10 et Ac 18,9).
De quoi vaut-il la peine d’avoir peur ? De quoi faut-il avoir peur ? Jésus met en garde ses disciples contre tout ce qui s’attaque à l’âme. À quoi cela s’applique-t-il aujourd’hui ? Aux personnes ou aux situations qui peuvent déshydrater l’esprit, l’écraser et le vider de sa sève, qui tuent les espoirs et les rêves, qui détruisent la foi et la joie. Souvent, les personnes qui déshydratent ainsi l’esprit et qui tuent l’espoir et la joie ne sont pas de « mauvaises » gens ! En fait, ce sont souvent des gens très bien, et même, oui, des gens « d’église », des personnes « religieuses » ! Nous nous attaquons souvent à l’âme des autres par notre cynisme, par notre mesquinerie, par notre étroitesse d’esprit et de cœur; par notre manque de foi, d’espérance et de joie. Combien de fois avons-nous renié Jésus par notre réticence à parler de lui et à témoigner de lui, par crainte d’en exclure d’autres ?
Il est consolant, de temps à autre, de savoir que nos épreuves et nos tribulations, nos douleurs et nos angoisses ne sont pas vaines. La prochaine fois que nous serons assaillis par la peur, que nous aurons l’impression que notre vie ne rime à rien, reprenons courage et songeons que nous pouvons faire confiance au Père qui prend soin de nous.
Dans les mains d’une Providence miséricordieuse
À ce propos, je me permets de vous rappeler aujourd’hui les paroles émouvantes qu’a prononcées le pape Jean-Paul II à New York, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le 5 octobre 1995.
Ce qu’il dit de « l’humanité rayonnante du Christ » et de la destinée du monde « dans les mains d’une Providence miséricordieuse » continue de me toucher et de m’inspirer encore aujourd’hui.
  1. C’est pourquoi l’espérance chrétienne à l’égard du monde et de son avenir concerne toute personne humaine: il n'est rien d'authentiquement humain qui ne trouve un écho dans le cœur des chrétiens. La foi au Christ ne nous pousse pas à l'intolérance; au contraire, elle nous oblige à entretenir avec les autres hommes un dialogue respectueux. L’amour pour le Christ ne nous empêche pas de nous intéresser aux autres; il nous invite plutôt à nous préoccuper des autres, sans exclure personne et en privilégiant les plus faibles et ceux qui souffrent. C’est pourquoi, alors que nous nous approchons du bimillénaire de la naissance du Christ, l’Église ne demande rien d'autre que de pouvoir proposer avec respect ce message du salut et promouvoir la solidarité de toute la famille humaine dans un esprit de charité et de service.
    Mesdames, Messieurs, je suis devant vous, comme mon prédécesseur le Pape Paul VI voici juste trente ans, non comme quelqu'un qui a une puissance temporelle - ce sont ses propres termes -, ni comme un chef religieux qui demande des privilèges particuliers pour sa communauté. Je suis ici devant vous en témoin, témoin de la dignité de l’homme, témoin de l’espérance, témoin de la conviction que le destin de toutes les nations se trouve dans les mains d’une Providence miséricordieuse.
  1. Nous devons vaincre notre peur de l’avenir. Mais nous ne pourrons la vaincre entièrement qu’ensemble. La « réponse » à cette peur, ce n’est pas la coercition ni la répression, ni un « modèle » social unique imposé au monde entier. La réponse à la peur qui obscurcit l’existence humaine au terme du vingtième siècle, c'est l’effort commun pour édifier la civilisation de l’amour, fondée sur les valeurs universelles de la paix, de la solidarité, de la justice et de la liberté. Et l’ « âme » de la civilisation de l’amour, c’est la culture de la liberté: la liberté des individus et des nations, vécue dans un esprit oblatif de solidarité et de responsabilité.
    Nous ne devons pas avoir peur de l’avenir. Nous ne devons pas avoir peur de l’homme. Ce n’est pas par hasard que nous nous trouvons ici. Toute personne a été créée à « l’image et à la ressemblance » de Celui qui est à l’origine de tout ce qui existe. Nous sommes capables de sagesse et de vertu. Avec ces dons et avec l’aide de la grâce de Dieu, nous pouvons construire dans le siècle qui est sur le point d’arriver et pour le prochain millénaire une civilisation digne de la personne humaine, une vraie culture de la liberté. Nous pouvons et nous devons le faire ! Et, en le faisant, nous pourrons nous rendre compte que les larmes de ce siècle ont préparé la voie d'un nouveau printemps de l’esprit humain.
La Parole de Dieu et la sauvegarde de la création
En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini, examinons le paragraphe n° 108 de l’Exhortation post-synodale sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».
L’engagement dans le monde, que requiert la Parole divine, nous pousse à regarder avec des yeux nouveaux le cosmos tout entier, créé par Dieu et qui porte déjà en lui les traces du Verbe, par lequel tout a été fait (cf. Jn 1, 2). En effet, nous avons aussi, comme Chrétiens et messagers de l’Évangile une responsabilité vis-à-vis de la création. Si, d’un côté, la Révélation nous fait connaître le dessein de Dieu sur le cosmos, de l’autre, elle nous amène aussi à dénoncer les attitudes erronées de l’homme, quand il ne reconnaît pas toutes les choses comme l’empreinte du Créateur, mais comme une simple matière à manipuler sans scrupules. De cette manière, l’homme manque de l’humilité essentielle qui lui permet de reconnaître la création comme un don de Dieu qu’il doit accueillir et utiliser selon son dessein. Au contraire, l’arrogance de l’homme qui vit ‘comme si Dieu n’existait pas’, le porte à exploiter et à défigurer la nature, en ne reconnaissant pas en elle une œuvre de la Parole créatrice. À partir de cette vision théologique, je désire répéter les affirmations des Pères synodaux, qui ont rappelé « qu’accueillir la Parole de Dieu témoignée dans l’Écriture Sainte et dans la Tradition vivante de l’Église, engendre une nouvelle manière de voir les choses, en promouvant une authentique écologie, qui plonge sa racine la plus profonde dans l’obéissance de la foi […], en développant une sensibilité théologique renouvelée à la bonté de toutes les choses créées dans le Christ ». L’homme a besoin d’être à nouveau éduqué à l’émerveillement et à reconnaître la beauté authentique qui se manifeste dans les choses créées.
(Image : Peinture par Richard Johnson)
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